Note d'Analyse

Groupe de recherche et d'information sur la paix et la sécurité
70 Rue de la Consolation, B-1030 Bruxelles
Tél.: +32.2.241 84 20 - Fax : +32.2.245 19 33
Internet : www.grip.org - Courriel : admi@grip.org 

URL : http://www.grip.org/bdg/g4601.html
Date d'insertion : 17/03/2006

griplogo75 (1552 octets)

L’évolution du terrorisme en 2005 : une évaluation statistique

par

Prof. Dr Rik Coolsaet
Teun Van de Voorde
*

9 mars 2006


Le GRIP publie ici la traduction française d'une étude de Rik Coolsaet et Teun Van de Voorde publiée en février 2006, en anglais, par le département des Sciences politiques de l'Université de Gand.

Introduction

1. En matière de terrorisme, la réalité ne se mesure pas par des statistiques. Derrière les chiffres se cachent la souffrance humaine et la peur qui en découle. Alors que le but des terroristes est d’entretenir une atmosphère diffuse d’insécurité, les chiffres permettent de rétablir l'équilibre entre la réalité et notre perception, ce qui peut aider à relativiser la psychose que les terroristes souhaitent exploiter.

2. En juillet 2004, le département des Sciences politiques de l’Université de Gand (Belgique) a publié une première étude sur l’évolution à long terme du terrorisme international[1]. Sa principale conclusion était l'existence d'un fossé entre la perception et la réalité du terrorisme international. A l’encontre de ce qui était communément admis, les chiffres indiquaient qu’avec le temps, l’importance du terrorisme en tant qu’instrument politique a décliné de manière progressive mais constante. Selon les données du Département d’Etat, le nombre d’incidents terroristes en 2002 et 2003 était le plus bas des 32 dernières années en matière de terrorisme international. Les données de la Rand Corporation indiquent la même tendance à la baisse. En termes absolus, les années 1997 à 2000 ont été la période de plus faible activité terroriste. Elles ont été suivies d'une hausse entre 2000 et 2002, puis d'une rechute en 2003 jusqu’aux niveaux relativement bas de 1977-1980. Par conséquent, concluait notre étude, le risque d'une réaction démesurée au terrorisme était bien réel étant donné que nous basons notre comportement sur notre perception de la situation.

3. Les estimations de notre étude de 2004 étaient basées sur les chiffres fournis par le Département d’Etat américain (Patterns of Global Terrorism) et sur les données de la Rand Corporation (RAND Terrorism Chronology, Terrorism Incident Database and the MIPT Terrorism Knowledge Base). A la suite de leur publication en avril 2004, le Patterns of Global Terrorism 2003 du Département d’Etat devinrent un sujet de controverse tant politique que méthodologique et furent dès lors abandonnés. Par la suite, une méthodologie différente fut élaborée par le Centre national de contre-terrorisme, ce qui eut pour conséquence que les analyses comparatives d'avant et après 2005 sont devenues impossibles[2].

4. La présente étude est donc uniquement basée sur les données de la RAND Corporation/MIPT, et plus spécifiquement sur la base de données intégrée MIPT Terrorism Knowledge Base[3]. Celle-ci montre, pour l’année 2004, un accroissement des attaques terroristes internationales ainsi que du nombre de victimes mortelles, respectivement dans des proportions de 45 et 55%[4]. A première vue, ces chiffres contredisaient donc l’étude de 2004 qui avait conclu au déclin progressif du terrorisme international en tant qu’instrument politique.

5. La présente étude 2006 propose une vue d’ensemble et une estimation de l’évolution du terrorisme (international et national)[5] pour l’année 2005. Comme il est expliqué plus en détail dans l’annexe 3, les chiffres avancés ne doivent pas être considérés comme des certitudes indiscutables. En effet, c’est seulement en utilisant un point de référence constant sur une période relativement longue (comme les données TKB permettent de le faire) qu’il est possible d’évaluer l’évolution du terrorisme et l’augmentation ou non de la menace terroriste.

L’évolution du terrorisme international en 2005

6. L’année 2005 est marquée par un déclin général du terrorisme international tant en nombre de victimes que d’attaques, respectivement de 40 et 30%. La perception du terrorisme international en tant que menace extérieure majeure n’est donc pas corroborée par la réalité des chiffres de mortalité.

International 2005 2004
Nombre d’incidents 266 393
Nombre de décès 443 733

7. Selon une répartition régionale du nombre de victimes mortelles d’attaques de terrorisme international, la menace, qui était autrefois répartie dans le monde entier, serait devenue plus régionale, le Moyen-Orient étant le plus touché. Ainsi, en 2005, presque neuf victimes mortelles sur dix dus au terrorisme international avaient eu lieu en Irak et en Jordanie (Amman, novembre 2005).

International 2005 2004 2003 2002
Nombre total de décès, et plus particulièrement : 443 733 470 970
Au Moyen-Orient/Golfe,
et plus particulièrement en Irak
394
321
405
352

327
172

375
*
En Asie du Sud 35 74 30 105
En Asie du Sud et en Océanie 0 10 42 214
En Amérique du Nord 0 * * 3
En Europe occidentale 0 192 1 0

* Données non disponibles

L’évolution du terrorisme national

8. Contrairement au terrorisme international, le terrorisme national suit une nette courbe ascendante, le nombre d’incidents et de décès ayant respectivement augmenté de 90 et 60%.

National 2005 2004
Nombre d’incidents 4217 2247
Nombre de décès 7041 4333


9. Cette augmentation est presque entièrement le résultat de la dégradation de la situation en Irak. Le nombre de décès dus au terrorisme national y a augmenté brusquement à partir de 2004.

  2005 2004 2003 2002
Nombre total de décès, et en particulier : 7041 4333 1877 1793
Au Moyen-Orient/Golfe,
et particulièrement en Irak :
5831
5679
2290
2120
557
367
189
3
En Asie du Sud, et plus particulièrement :En Afghanistan/Pakistan 764
307
803
396
773
248
918
159
En Asie du Sud Est et en Océanie 71 192 30 137
En Amérique du Nord 0 0 0 0
En Europe occidentale 56* 2 6 15

* Attaques de Londres en juillet 2005

Conclusions

10. Au vu du nombre d’incidents et de victimes mortelles dus au terrorisme international, il est difficile de soutenir le point de vue selon lequel le terrorisme international représente une menace d’envergure existentielle et que par conséquent, le contre-terrorisme doit être considéré comme une « guerre de longue durée » (long war), description récemment introduite par le ministère américain de la défense. Il convient davantage de considérer le terrorisme international comme un défi que comme une menace.

11. Contrairement à ce qui est communément admis, ce n’est pas le terrorisme international mais bien le terrorisme national qui représente le plus grand danger. De plus, au lieu d’être une menace de dimension mondiale, le terrorisme est largement concentré dans une seule région du monde, le Moyen-Orient. En 2005, les sunnites irakiens et les groupes djihadistes ont été responsables de 80% de tous les victimes mortelles dus au terrorisme domestique.

12. Cette analyse mène ainsi aux conclusions suivantes :

a. La grande différence entre le nombre de victimes mortelles dans les pays occidentaux et au Moyen-Orient indique que les efforts nationaux (et internationaux) en matière de contre-terrorisme sont couronnés de succès, en particulier dans les pays occidentaux. Cela étant, cette différence permet aussi de rejeter une idée préconçue : les pays occidentaux ne sont pas les cibles principales du terrorisme djihadiste.
b. La concentration des victimes mortelles dans la région du Moyen-Orient montre que les musulmans sont les principales victimes du terrorisme perpétré au nom de l’Islam. Ceci permet de comprendre le déclin de la sympathie dont jouit le terrorisme djihadiste, et en particulier Oussama Ben Laden, dans les pays musulmans[6].
c. La guerre en Irak a donné un énorme coup d’accélérateur au terrorisme, au lieu de le diminuer – ce qui était la raison officielle de l’entrée en guerre. Au vu du très grand nombre d’attaques nationales en Irak et des victimes mortelles qu'elles provoquent, nous ne pouvons que conclure que les événements du 11 septembre 2001 et la « guerre à la terreur » qui les ont suivis, ont principalement contribué à un « choc au sein d’une même civilisation ». La guerre en Irak, présentée comme partie intégrante de la guerre à la terreur, a contribué à faire de ce pays l’épicentre du terrorisme.

Annexe 1
Evolution du nombre d’attaques terroristes internationales depuis 1977

Annexe 2
Evolution du nombre de victimes mortelles dus aux attaques terroristes internationales depuis 1977


Annexe 3
Méthodologie

Les chiffres proviennent des bases de données de la Rand Corporation et du MIPT (National Memorial Institute for Preventing Terrorism). Plus spécifiquement, nous nous sommes basés sur la Terrorism Knowledge Base qui intègre les chiffres de la RAND Terrorism Chronology (terrorisme international, 1968-1997) et la Terrorism Incident Database (terrorisme international et domestique, 1998-aujourd'hui).

Les définitions suivantes y sont utilisées :

« Le terrorisme est défini par la nature de l’acte, et non par l’identité de ceux qui le perpètrent ou par la nature de leur cause. Le terrorisme est la violence, ou la menace de la violence, calculée afin de créer une atmosphère de peur et d’alerte. Ces actes ont pour objectif de contraindre les autres à des actes qu’ils n’auraient pas entrepris ou de les empêcher d’entreprendre des actions qu’ils entendaient mener. Tous les actes terroristes sont des crimes. Beaucoup d’entre eux seraient également des violations des lois de la guerre si la situation actuelle était réellement un état de guerre. Cette violence, ou menace de violence, est généralement dirigée contre des cibles civiles. Les motifs des terroristes sont politiques et les actions terroristes sont généralement mises en place afin d’avoir un maximum de publicité. Au contraire des autres actes criminels, les actes terroristes sont souvent revendiqués par leurs auteurs. Enfin, les actes terroristes ont pour but de produire des effets qui vont au delà des dommages physiques immédiats, en cherchant à créer, chez certaines catégories de personnes, des répercussions psychologiques à long terme. La peur engendrée par ces actes peut avoir de nombreuses conséquences : faire naître au sein de la population une vision exagérée de la force des terroristes et de l’importance de leur cause, provoquer des réactions disproportionnées de la part des pouvoirs publics, décourager les dissidents ou simplement intimider dans le but d'imposer la satisfaction d'une revendication » .

« Terrorisme national : les incidents perpétrés par des ressortissants nationaux contre une cible purement domestique ».

« Terrorisme international : les incidents à travers lesquels les terroristes visent des cibles hors de leur pays, choisissent des cibles domestiques associées à un Etat étranger ou créent un incident international en attaquant les passagers, le personnel ou l’équipage d’un avion de ligne ».

Les chiffres repris dans cette étude n'ont qu'une valeur indicative et ne doivent pas être interprétés comme des certitudes absolues ou des faits indiscutables. Les raisons en sont, entre autres, le caractère arbitraire du terme « terrorisme », la nature des informations (de source publique) et la nécessaire interprétation des données brutes. Ce n’est qu'en utilisant des critères méthodologiques identiques sur une période relativement longue (ce que permet la base de données TKB) qu’il est possible d’évaluer l’évolution du terrorisme et partant, l'augmentation ou le déclin de cette menace. Cette vision à long terme, qui fait généralement défaut dans les débats sur le terrorisme aide pourtant à remettre le terrorisme contemporain en perspective.

Une remarque mérite également d'être faite sur l’adjectif « international ». Actuellement, la majorité des experts s’accorde à dire qu'en tant que réseau opérationnel international, al-Qaida est sérieusement affaibli, et cela grâce aux énormes efforts nationaux et internationaux consentis en matière de contre-terrorisme depuis le 11 septembre 2001. La majorité des actes terroristes actuels est perpétrée par des terroristes régionaux ou locaux qui sont inspirés par l’idéologie djihadiste mais ne sont pas dirigés par al-Qaida. Ces attaques sont en grande partie planifiées, financées et conduites par des forces locales. Alors que les terroristes djihadistes ont souvent des contacts internationaux, il ne reçoivent aucune instruction et ne sont connectés d’aucune manière opérationnelle à al-Qaida. Pourtant, ces attaques terroristes sont souvent qualifiées de terrorisme international. Cette dénomination est fallacieuse ou, pour le moins, basée sur une analyse superficielle, sinon inspirées par des considérations partisanes.



Département de Science Politique

Université de Gand
Universiteitstraat 8
B-9000 Gand (Belgique)
Tél. 32 (0)9 264 68 70
Fax 32 (0)9 264 67 00
www.psw.UGent.be/polwet
Rik.Coolsaet@UGent.be



* Rik Coolsaet est professeur de Relations internationales à l’Université de Gand (Belgique) et directeur du département Sécurité & Gouvernance mondiale à l’Institut Royal des Relations Internationales (Bruxelles).

Teun Van de Voorde est attachée de recherche au département des Sciences politiques à l’Université de Gand. Elle prépare actuellement une thèse de doctorat sur l’essor et le déclin des vagues successives d’activités terroristes majeures.

[2]. Rapports par pays sur le terrorisme en 2004: http://www.state.gov/s/ct/rls/c14813.htm (Avril 2005) ; Une chronologie des incidents terroristes majeurs en 2004: http://www.tkb.org/documents/Downloads/NCTC_Report.pdf (Avril 2005)

[4].  MIPT Terrorism Knowledge Base a classé les attaques du 11 mars 2004 en Espagne comme du terrorisme international (191 morts).

[5]. Voir annexe 3 pour les définitions.

[6]. Islamic terrorism: common concern for Muslim and Western publics. Washington, Pew, 14 juillet 2005 (http://pewglobal.org/reports/pdf/248.pdf). Ipsos-Stat a mené un sondage en Jordanie après les attaques terroristes de novembre 2005 à Amman. Pour les résultats de cette étude, voir : http://www.alghad.jo/index.php?news=56817



© 2005, GRIP - Groupe de recherche et d'information sur la paix et la sécurité
70 Rue de la Consolation, B-1030 Bruxelles - Tél.: +32.2.241 84 20 - Fax : +32.2.245 19 33 - Internet : www.grip.org - Courriel : admi@grip.org
La reproduction des informations contenues sur ce site est autorisée, sauf à des fins commerciales, moyennant mention de la source et du nom de l'auteur.
Reproduction of information from this site is authorised, except for commercial purposes, provided the source and the name of the author are acknowledged.