Note d'Analyse
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Réf. GRIP DATA : G2068
Date d'insertion : 07/08/2003


Unilatéralisme et militarisme

par Bernard Adam, Directeur au GRIP

21 mars 2003

 

La posture intransigeante de l’administration Bush face à l’Irak n’est pas fortuite. Elle est le résultat de l’évolution d’une certaine pensée politique et stratégique parmi les milieux les plus conservateurs des Etats-Unis. La doctrine actuelle des « néo-conservateurs », qui est apparue vers la moitié des années 90, a été façonnée dans certains « think tanks » (les « réservoirs à pensée »), à savoir des Fondations ou des centres de recherche, comme l’American Enterprise Institute (AEI), l’Heritage Foundation, le Defense Policy Board ou le Project for the New American Century (PNAC).

Les idées radicales de ces think tanks constituent le fondement idéologique de la majorité des principaux dirigeants de l’équipe du Président, considérés comme des « faucons ». Le vice-Président Dick Cheney, le Secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld et son adjoint Paul Wolfowitz sont notamment signataires des principes proposés par le PNAC. De plus, beaucoup d’entre eux ont occupé des postes de responsabilité dans des entreprises des secteurs pétrolier ou de l’armement, traditionnellement favorables aux thèses conservatrices.

Au centre de cette nouvelle doctrine, on trouve deux concepts fondamentaux qui concernent, d’une part la manière d’organiser les rapports entre les Etats-Unis et le reste du monde, et d’autre part le rôle de la force militaire dans ces rapports.

Le premier concept qui traverse la pensée néo-conservatrice est l’unilatéralisme. Dans un monde considéré comme peu amical voire hostile, les institutions internationales comme l’ONU ou l’OTAN doivent d’abord servir les intérêts américains, sinon il faut agir en dehors de leur cadre. Cette dangereuse conception est en train d’aboutir à la remise en question de la légalité internationale, de la sécurité coopérative et notamment de tous les efforts réalisés patiemment depuis une trentaine d’années dans le domaine de la maîtrise et de la limitation des armements. Richard Perle, conseiller influent auprès de l’administration Bush a ainsi déclaré : « Les Etats-Unis ont un droit fondamental à se défendre comme ils l’entendent. Si un traité empêche d’exercer ce droit, alors, il faut passer outre ». C’est ainsi que les Etats-Unis ont dénoncé le traité sur les missiles anti-balistiques de 1972, remis en question celui sur les armements stratégiques (START) de 1993, freiné l’application de la Convention sur l’interdiction des armes biologiques de 1972, ainsi que celle sur les armes chimiques de 1993.

Une telle politique a des conséquences très dangereuses en apportant des signaux d’encouragement aux Etats qui seraient tentés de se lancer ou de poursuivre des programmes de fabrication d’armes de destruction massive. Les Etats-Unis sont d’ailleurs contradictoires face à ces Etats, puisqu’ils exigent de ces derniers de respecter des traités internationaux qu’eux-mêmes ne cessent de dénoncer ou d’affaiblir. Dans le domaine du respect des droits de l’homme, les Etats-Unis sont tout aussi contradictoires depuis qu’ils se sont retirés du Traité instituant la Cour pénale internationale. Ils dénoncent les dictatures mais rejettent les moyens qui permettent de les juger.

Les Etats-Unis se situent donc délibérément en dehors de la légalité internationale, tout en voulant que les autres Etats s’y conforment. Leurs motivations sont notamment socio-économiques dans la défense de leurs intérêts immédiats. A propos du refus de ratifier le protocole de Kyoto sur les gaz à effet de serre, le porte-parole du Président Bush a dit : « une forte consommation d’énergie fait partie de notre mode de vie, et le mode de vie américain est sacré ». Rappelons que les Etats-Unis sont responsables de 25% du rejet des gaz à effet de serre, alors qu’ils ne représentent que 5% de la population mondiale.

L’aboutissement de l’unilatéralisme est l’impérialisme, terme utilisé sans complexe par certains idéologues néo-conservateurs. Par exemple, le directeur de l’Institut d’études stratégiques OLIN a déclaré : « Une entité politique disposant d’une puissance militaire écrasante et utilisant ce pouvoir pour influer sur le comportement des autres Etats s’appelle bel et bien un empire. Notre but n’est pas de combattre un rival, car il n’y en a pas, mais de conserver notre position impériale et de maintenir l’ordre impérial ».

L’autre conception fondamentale défendue par les néo-conservateurs a trait à l’usage de la force. L’administration Bush a opéré une militarisation progressive de la politique étrangère américaine. L’action militaire n’est plus considérée comme un moyen ultime, mais bien un outil utilisable pour atteindre ses objectifs. La diplomatie est d’ailleurs considérée comme inopérante notamment dans le domaine des armes de destruction massive : le choix américain s’est porté sur une politique de contre-prolifération (anéantissement de la menace par la force) plutôt que de non-prolifération (traités de désarmement et de contrôle des armements) qui est celle suivie par le reste du monde.

Les anciennes doctrines politico-militaires américaines de « dissuasion » et « d’endiguement » sont bel et bien abandonnées. Les derniers doutes se sont évanouis lorsque le Président Bush a présenté en juin 2002 le concept de « guerre préventive », marquant un tournant capital dans la politique étrangère. En effet, jusqu’alors, les Etats-Unis affirmaient que, conformément au droit international, ils n’emploieraient la force que pour répondre à une agression.

Une telle évolution dans la gestion militaire s’explique par le sentiment d’invincibilité des dirigeants américains, fondée sur des progrès technologiques considérables. Selon eux, les guerres actuelles deviennent « propres » et facilement gagnables. Pourquoi dès lors s’en priver ? Cet excès de confiance dans la technique leur fait oublier qu’au delà des moyens militaires, ce sont des solutions politiques qu’il faut trouver. Et dans un grand nombre de cas, l’usage de la force crée davantage de problèmes qu’il n’en résout. Il y a quelques années un général américain disait d’ailleurs avec dépit : « Nous les Américains, nous ne réglons pas les problèmes, nous les écrasons ».

Les idées unilatéralistes et militaristes, mises en application par l’équipe du Président Bush, ont pu l’être grâce à une double conjoncture internationale. D’une part, après la fin de la guerre froide et de la disparition de l’URSS, les Etats-Unis sont devenus la seule et unique hyperpuissance, désormais libre de ses mouvements sur la scène internationale. D’autre part, les attentats du 11 septembre 2001 ont donné un prétexte rêvé à la nouvelle équipe dirigeante. Puisqu’ils ont été victimes, ils croient détenir la légitimité de leurs choix actuels.

Face à cette inquiétante évolution de la politique américaine, et après la guerre en Irak, l’Europe et la Communauté internationale devront réévaluer leurs politiques dans le cadre des institutions internationales en construisant une doctrine alternative basée sur des choix clairs et une action volontariste. Sinon, le monde connaîtra de nouvelles aventures guerrières, avec le risque de création d’un chaos permanent.

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