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G1669

Date d'insertion:

04/06/99

 

Kosovo : les frappes aériennes risquent de renforcer Milosevic

par, Bernard Adam, Directeur du GRIP

 

Les tragiques évènements du Kosovo reposent une nouvelle fois la question du recours à la force par la Communauté internationale pour tenter de mettre fin à un conflit. Dix ans après la chute du Mur de Berlin, l’usage de la force reste délicate d’autant plus que les problèmes posés sont complexes, entraînant souvent une paralysie et une division des décideurs au sein de la Communauté internationale. Des choix politiques doivent cependant être opérés sur l’usage ou non de la force.

Au Kosovo, quelle grille de lecture peut-on adopter ? Les Albanais du Kosovo, tout au long des années 90, ont exprimé de manière non-violente des revendications légitimes d’autodétermination au regard du droit international. Ils ont été peu soutenus par la Communauté internationale tout en étant réprimés par le pouvoir central de Belgrade. Perdant patience, certains d’entre eux ont décidé de changer de méthode avec le recours à la force. L’Armée de libération du Kosovo (UCK) voyait le jour et a commencé à attaquer les représentants du pouvoir serbe au Kosovo. La guerre au Kosovo a commencé effectivement en mars 1998 entre l’UCK, et l’armée et les forces de sécurité de l’Etat yougoslave.

Si l’on peut comprendre les motivations de l’UCK, on ne peut raisonnablement considérer qu’il s’agisse d’une bonne méthode. D’une part l’UCK ne pourra jamais gagner une guerre face à la puissance de feu de Belgrade. D’autre part, les actions de l’UCK donnent un prétexte à Belgrade pour réaliser une chasse à ce qu’ils considèrent les « terroristes » et une répression dont finalement la population civile est la principale victime. Le recours à la force par l’UCK est donc inefficace, inutile et une nouvelle source de souffrances et d’injustice.

Le pouvoir serbe à Belgrade est le premier responsable de la situation actuelle. A trois moments au moins, ils ont pris des décisions totalement inacceptables. La première, en 1989, en supprimant le statut d’autonomie de la province du Kosovo. Les anciens dirigeants communistes, surtout parmi les Serbes et les Croates, sont devenus des nationalistes acharnés, refusant le dialogue entre eux, créant les conditions de l’éclatement de la Yougoslavie et supprimant les droits des minorités. La deuxième décision a été le refus de dialogue avec la communauté albanaise du Kosovo tout au long des années 90, en optant pour la seule politique de répression. Belgrade a ainsi montré son incapacité à vouloir régler pacifiquement les différends l’opposant aux Kosovars albanais. La troisième décision inadmissible a été le refus de Belgrade d’accepter le plan de paix de la Communauté internationale, après les discussions de Rambouillet en février 1999. Ce plan avait le mérite, contrairement aux accords de Dayton sur la Bosnie, d’être équilibré en exigeant des renoncements des deux parties. Circonstance aggravante, tout en refusant le plan de paix, Belgrade a rompu le cessez-le-feu décidé en octobre 1998 en relançant les opérations de répression au Kosovo.

Dans le cadre du droit international, le pouvoir central de Belgrade a théoriquement le droit de réaliser des opérations militaires répressives au Kosovo selon le principe de souveraineté nationale. Mais ce principe est en conflit avec un autre, celui de l’autodétermination des peuples. Finalement, ce qui départage le pouvoir central serbe et les Albanais du Kosovo, c’est un troisième principe qui entre progressivement dans le droit international : le respect des droits humains et, en corollaire, celui des minorités, qui limite effectivement l’exercice de la souveraineté nationale. Très clairement, le pouvoir serbe de Belgrade a franchi la ligne rouge. La Communauté internationale doit donc agir, non pas pour défendre des intérêts particuliers (dont les Etats-Unis sont malheureusement coutumiers) mais l’intérêt de l’ensemble des parties à régler pacifiquement un différend et pour défendre des valeurs fondamentales comme le respect des droits humains et les droits des minorités.

Afin d’éviter une catastrophe humanitaire au Kosovo, les pays de l’Alliance atlantique ont décidé de punir Belgrade en lançant des frappes aériennes sur des objectifs militaires serbes. La logique de guerre est ainsi maintenue. Ceci est la poursuite de la voie tracée par Slobodan Milosevic dont le pouvoir intérieur risque de se renforcer. Ce type de pouvoir radical et nationaliste (comme en Irak, en Libye ou en Corée du nord), bien qu’issu d’un processus démocratique, se nourrit, se renforce et se légitimise grâce à la menace extérieure. Même si le pouvoir serbe perdait la guerre, il ne perdrait pas automatiquement son pouvoir et risquerait dès lors d’être la source de nouveaux problèmes pendant de longues années. Un tel constat est paradoxal et peut paraître immoral et injuste. L’origine du problème du Kosovo a bien été créé par la présence à la tête de la Yougoslavie et de la Serbie d’un pouvoir nationaliste. La moindre des choses aurait été de prendre une option qui ne le renforce pas.

L’alternative aux frappes aériennes n’a pas été suffisamment recherchée par la communauté internationale. Plus délicate et plus difficile à mettre en oeuvre, cette option aurait eu pour objectif de « muscler la diplomatie » en imposant la paix par le déploiement de forces terrestres militaires. Il est vrai que cette option n’a pas pu réussir en Bosnie faute de moyens suffisants et de volonté politique. Mais la situation actuelle très tendue en Bosnie montre qu’on aurait eu intérêt à la développer au Kosovo. Sans faire la leçon aux diplomates qui sont confrontés à un exercice difficile, reconnaissons-le modestement du haut de notre observatoire, l’objectif aurait été de réaliser d’une part une interposition entre les belligérants et d’autre part la poursuite des négociations sur base du plan de paix de Rambouillet.

Cette option aurait nécessité le déploiement de la force de l’OTAN prévue dans le plan de paix de Rambouillet. Des unités non-OTAN, y compris russes, auraient renforcé les forces de l’OTAN. Un mandat du Conseil de sécurité des Nations unies aurait confié à l’OTAN la direction et la mise en oeuvre de la force internationale à l’image de l’IFOR puis de la SFOR en Bosnie. Une telle option aurait dû être défendue par les Européens. Il aurait fallu convaincre les Russes de faire pression sur Belgrade qui refusait la présence de l’OTAN, et les Américains qui n’aiment pas voir l’OTAN sous les ordres des Nations unies. Au-delà des susceptibilités des uns et des autres sur la couleur des casques, bleus ou kakis, l’important aurait été de trouver l’étroit compromis permettant l’instauration d’un véritable cessez-le-feu, et une reprise du dialogue en vue d’une solution politique durable.

Cela dit, rien n’interdit de penser qu’une option de ce type, bien que quelque peu différente, puisse encore se réaliser si après quelques frappes aériennes limitées, Slobodan Milosevic acceptait de signer le plan de paix et la présence des troupes de l’OTAN au sol au Kosovo. Mais il faudrait alors patiemment, et sans doute pendant de longues années, reconstruire un climat entre Serbes et Albanais du Kosovo leur permettant de réapprendre à vivre ensemble ou au minimum les uns à côté des autres.

 



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