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Date d'insertion:

21/05/99

Kosovo : Le choix des armes

par, Luc Mampaey, attaché de recherche au GRIP

 

"Carte blanche" publiée par le journal Le Soir, vendredi 21 mai 1999.

 

Ce n’était plus qu’un secret de Polichinelle. Maintenant l’information est confirmée. Un porte-parole du Pentagone, le Général-Major Chuck Wald, a reconnu que l’U.S. Air Force utilisait contre les Serbes des munitions contenant de l’uranium 238 appauvri (U.S. Department of Defense News Briefing, 3 mai 1999).

D’aucuns hausseront les épaules. Pourquoi se priver des meilleures techniques pour anéantir le potentiel militaire meurtrier de Slobodan Milosevic ? Encore faudrait-il s’assurer que les conséquences du choix des armes ne se retournent pas, à terme, contre les populations Kosovars elles-mêmes, à qui l’on ne cesse de promettre qu’elles rentreront bientôt chez elles.

L’uranium appauvri est un produit dérivé du processus d’enrichissement de l’uranium naturel. Un déchet du nucléaire en quelque sorte, mais dont les propriétés conviennent néanmoins parfaitement à de nombreuses applications civiles ou militaires. Grâce notamment à sa densité 1,7 fois plus élevée que celle du plomb, l’uranium appauvri (généralement noté DU pour depleted uranium) remplace avantageusement celui-ci ou le tungstène dans la fabrication de munitions capables de percer les blindages les plus résistants.

Pendant la guerre du Golfe, on estime qu’au moins 320 tonnes de DU ont été relâchées dans la nature suite aux tirs des avions chasseurs de chars A-10 " Warthog " (ceux-là même qui opèrent actuellement au-dessus du Kosovo) ou des tanks Abrams M1A1.

Des centaines de soldats américains et britanniques, pour la plupart des occupants de blindés Abrams ou Bradley touchés accidentellement par des tirs amis, ont été contaminés. Dans son récent rapport de conclusion (Environmental Exposure Report : Depleted Uranium in the Gulf – 31 juillet 1998), le département américain de la Défense n’a pu que reconnaître les faits et leurs séquelles, bien qu’il cherche encore à en minimiser l’ampleur.

Les conséquences pour les populations irakiennes sont cependant bien plus dramatiques encore. L’hôpital des enfants de Bassorah constate actuellement un taux de leucémie 10 fois supérieur à la normale. Interrogé par la BBC le 2 janvier dernier, le professeur Selma Al-Tah, pédiatre à Bagdad, estime que ses études établissent une corrélation évidente entre la dispersion du DU et les taux dramatiquement élevés d’enfants mort-nés, de malformations à la naissance ou de leucémies. Depuis 1998, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) mène d’ailleurs, sur 2 ans, une étude approfondie de la situation dans le sud de l’Irak.

Pour de nombreux experts occidentaux, dont le docteur Rosalie Bertell qui est directrice du International Institute of Concern for Public Health à Toronto, cette corrélation ne fait plus aucun doute. C’est avec la même conviction que quatorze députés du Groupe des Verts du Parlement européen ont interpellé, le 5 mai 1999, le secrétaire général de l’OTAN ainsi que les chefs de gouvernement et ministres de la défense de l’Union européenne pour demander l’arrêt de l’utilisation de ces armes.

Au moment de l’impact, la très haute température transforme instantanément l’essentiel du DU en un nuage de microscopiques particules insolubles d’oxyde d’uranium UO2 ou UO3. L’effet ne sera donc pas limité au lieu de l’impact. Présentant une vitesse de chute négligeable, cet aérosol d’oxyde d’uranium en suspension dans l’air peut, porté par les vents, franchir des dizaines de kilomètres, être inhalé et ingéré par les habitants (à des doses très largement supérieures aux normes généralement admises dans un environnement normal), s’installer dans leurs poumons, passer dans le sang, se fixer dans les tissus, les reins en particulier et poursuivre sa mission carcinogène. Or, c’est précisément par inhalation et ingestion que la toxicité de l’uranium appauvri est la plus élevée, et double : toxicité chimique car c’est un métal lourd (comme le plomb, le cadmium, le mercure, etc.) qui peut s’attaquer à des sites enzymatiques vitaux pour l’organisme, et toxicité radiologique car il est un puissant émetteur de particules alpha qui produira d’autres produits radioactifs au cours de sa désintégration.

Combien de tonnes de DU ont été, et seront disséminées au Kosovo ? L’utilisation de ce type de munitions est-elle déjà à mettre en relation avec le taux anormal de radioactivité – 3 fois la normale – mesuré par la Faculté des Sciences naturelles de Skopje en Macédoine ?

Il est encore trop tôt pour répondre à ces questions. Mais lorsque nous pourrons y répondre, il sera sans doute trop tard pour les populations exposées et leur environnement. Avec comme circonstance aggravante que, contrairement au sud irakien, le Kosovo et les régions voisines ne sont pas des déserts.

En 1995, la communauté internationale a décidé de bannir les mines antipersonnel, en raison des ravages qu’elles provoquent, encore bien après la fin des conflits, et de leur impact désastreux sur l’environnement et le développement socio-économique. Les armements conventionnels contenant de l’uranium appauvri posent un problème de même nature. Les querelles d’experts quant à l’évaluation du risque n’y changent rien : les enjeux sont tels que le principe de précaution doit prévaloir. Les risques " collatéraux " dus aux inhalations d’oxyde d’uranium en font une arme de destruction de masse qui doit, à ce titre, être condamnée par le droit international, en notamment par la Convention du 10 avril 1981 sur l’interdiction ou la limitation de l’emploi de certaines armes classiques qui peuvent être considérées comme produisant des effets traumatiques excessifs ou comme frappant sans discrimination (dite " Convention sur les armes inhumaines "). Ce point de vue est d’ailleurs également défendu par la Commission des Droits de l’Homme (Sous-commission pour la prévention de la discrimination et la protection des minorités) des Nations Unies qui a explicitement demandé la réglementation de ce type d’armes au cours de sa 48ème Session (Communiqué HR/CN/755 du 4 septembre 1996).

La légitimité d’une intervention pour mettre un terme aux exactions serbes ne peut conduire à un blanc-seing pour le déploiement de toutes les innovations technologiques militaires que les états-majors souhaitent " évaluer " sur le terrain, en dépit de l’absence d’évaluation de leur impact sur les populations civiles et l’environnement. Malheureusement, les moyens alloués à la recherche et développement militaire restent à des niveaux tels que le fossé entre les nouvelles générations d’armements et le droit international du désarmement et de la maîtrise des armements ne fera que s’élargir.

Mais il y a urgence. Les munitions a uranium appauvri compromettent gravement l’avenir des populations du Kosovo et des régions avoisinantes. Elles doivent être immédiatement et définitivement interdites.

 



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