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G1612

Date d'insertion:

10/09/98

 

Difficile gestation d'une armée croato-musulmane

par, Georges Berghezan, collaborateur au GRIP

(article publié dans La Libre Belgique du 07/07/98)

 

Sarajevo n'héberge plus les centaines de journalistes qui y ont suivi le long conflit bosniaque. Pourtant, jamais les citoyens étrangers n'y ont été aussi nombreux : civils et militaires, hommes d'affaires, humanitaires et responsables d'institutions internationales gèrent plusieurs secteurs du pays, à commencer par ses plus hautes instances où l'Espagnol Carlos Westendorp dispose de plus de pouvoirs que les représentants élus des trois communautés bosniaques.

Ainsi, l'armée de la Fédération croato-musulmane, une des deux entités constituant la Bosnie-Herzégovine, est entraînée et armée suivant un programme sous direction américaine, auquel participent divers Etats provenant essentiellement du monde islamique. Octroyée en échange de la signature de l'accord de Dayton par les autorités de Sarajevo, cette aide représente un des deux piliers de la présence militaire américaine dans le pays, l'autre étant la déploiement de plus de 8.000 GIs au sein d'une force multinationale (SFOR) aux ordres de l'état-major de l'OTAN.

Par leur programme "Train and Equip", dont la valeur actuelle est sur le point d'atteindre le demi-milliard de dollars, les Etats-Unis poursuivent plusieurs objectifs devant assurer la stabilisation des Balkans : renforcer l'armée de la Fédération afin de dissuader celle de la Republika Srpska, la seconde entité bosniaque, d'entreprendre toute activité hostile ; préparer une future intégration de la Bosnie dans l'Alliance atlantique ; inciter les autorités musulmanes à couper les ponts avec l'Iran, qui fut un des principaux "sponsors" de son armée et de ses services secrets durant la guerre ; et, enfin, pousser à une collaboration accrue entre les deux nations constituant la Fédération.

Débloqué à la fin 1996 après le vote d'une loi prévoyant l'intégration progressive des armées croate et musulmane et le retrait d'un ministre de la Défense inféodé à Téhéran, le programme d'assistance a consisté en la livraison de grandes quantités d'armes légères, de chars d'assaut, de véhicules blindés, de pièces d'artillerie et d'hélicoptères, en provenance surtout des surplus de l'armée américaine, ainsi que de Turquie, d'Egypte, de Qatar et des Emirats Arabes Unis. D'autres pays, dont le Koweit, l'Arabie saoudite et la Malaysie, ont limité leur participation à des dons en liquide. Mais l'essentiel réside probablement en la formation et l'entraînement des cadres de l'armée croato-musulmane.

Les experts militaires étaient en effet unanimes pour constater que, vers la fin de la guerre, les forces musulmanes souffraient, plus que d'un déficit en armements en constante réduction malgré un embargo international, avant tout d'un manque de préparation aux tactiques et techniques de combat. Depuis, les officiers et sous-officiers des armées de la Fédération, dont la fusion devrait être achevée en principe en 1999, reçoivent une formation intensive, dont l'essentiel est effectué par une firme privée américaine, la Military Professional Resources Inc. (MPRI).

Alors qu'elle reste active en Croatie, où elle planifia les offensives de 1995 qui sonnèrent le glas des sécessionistes serbes et forcèrent 250.000 personnes à l'exode, la MPRI est surtout présente en Bosnie, où elle emploie 170 officiers de l'US Army récemment mis à la retraite. Suivant les consignes du Département d'Etat à Washington, ses hommes transmettent leurs connaissances au sein de deux instituts situés à proximité de Sarajevo : une école pour officiers et un centre de simulation électronique, le plus perfectionné d'Europe, selon ses promoteurs. En outre, un centre d'entraînement au combat est en cours d'achèvement près de Livno, une région sous contrôle croate où quelques centaines de soldats belges viennent d'être déployés.

De plus, une partie de la formation s'effectue hors de Bosnie : des hauts gradés fréquentent des académies américaines, des troupes sont entraînées en Turquie et les pilotes d'hélicoptères sont formés en Allemagne, seul pays européen à prendre part au Programme. Cette participation peut surprendre, car de nombreux responsables européens et même l'UE ont fermement condamné l'initiative américaine, estimant qu'elle contribuait à augmenter le risque d'une nouvelle guerre. Les Européens avaient préféré soutenir les accords de limitation des armements conclus dans la foulée de celui de Dayton et fixant des plafonds aux armes lourdes de la Republika Srpska et de la Fédération, dans une proportion de 2 à 1 en faveur de cette dernière.

Selon les responsables de la SFOR et de l'OSCE, ces plafonds, devenus obligatoires depuis novembre dernier, sont bien respectés par les deux parties. Bien que dépourvues d'aviation de combat , les forces de la Fédération se retrouvent désormais en position de nette supériorité : presque quatre fois plus d'hommes et des armements beaucoup plus modernes que ceux de l'armée de la Republika Srpska. Craignant ce déséquilibre aggravé par la volonté affichée par de nombreux dirigeants musulmans de prendre le contrôle de toute la Bosnie, la présidente de l'entité serbe a demandé à bénéficier également du programme "Train and Equip". Surpris par cette demande inattendue, les responsables américains ont décidé de l'examiner lorsque la Republika Srpska aurait rempli toutes les obligations découlant de Dayton, dont l'arrestation des criminels de guerre et le retour des réfugiés.

Si les Etats-Unis et leurs alliés sont en voie de créer une puissante armée familiarisée aux doctrines de l'OTAN, on peut se demander si les autres objectifs ont également été atteints. Bien que discrète, la présence iranienne n'a pas été éradiquée : en collaboration avec d'autres pays du Moyen-Orient, et à destination exclusive de la composante musulmane de l'armée de la Fédération, Téhéran poursuit ses livraisons d'armes et entraîne des soldats sur son sol.

D'autre part, la fusion des forces croates et musulmanes, qui se sont combattues en 1993-94, progresse lentement et consiste actuellement en la juxtaposition de trois corps d'armée musulmans et un quatrième croate. Une proportion similaire fixe la répartition des armements qui ne sont remis à leurs destinataires qu'après leur formation par la MPRI. En attendant, les armes sont stockées dans un entrepôt situé en territoire musulman, alors que les munitions sont gardées en zone croate.

Alors que la Republika Srpska adopte un cours plus modéré, les antagonismes bosniaques se cristallisent au sein de la Fédération, où les Croates, en manque d'entité reconnue, craignent la supériorité numérique musulmane. Cette mauvaise humeur se manifeste notamment dans les obstacles mis aux retours de réfugiés serbes ou musulmans et il n'est guère que dans le domaine militaire où la "carotte" américaine a arraché une certaine coopération. Cette collaboration vient cependant de montrer ses limites : incapables de se mettre d'accord sur le drapeau qui flottera au-desssus de leurs casernes, Croates et Musulmans ont provoqué l'exaspération de leur tuteur d'outre-Atlantique qui a décidé de suspendre l'ensemble du programme "Train and Equip" !

Georges Berghezan

 



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