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G1611

Date d'insertion:

11/08/98

 

Flux d'armes en Bosnie

par, Georges Berghezan, collaborateur scientifique au GRIP

 

Malgré les réticences du Pentagone et du Congrès, Washington est sur le point d'avaliser la prolongation du séjour de ses GI's dans les Balkans, au sein d'une force internationale placée sous son commandement. Les plus hauts responsables de l'OTAN ont pesé de tout leur poids dans la balance, déclarant que, en cas de départ de leurs troupes, une reprise de la guerre entre les factions bosniaques ne serait pas un risque, mais une probabilité.

Il y a deux ans, l'accord de Dayton faisait de la Bosnie-Herzégovine un Etat unique, composé de deux entités largement autonomes, notamment dans le domaine de la défense. La Republika Srpska et la Fédération - elle-même divisée entre Croates et Musulmans - étaient néanmoins soumises à diverses obligations, allant du respect des droits fondamentaux à la création d'institutions communes. Malgré quelques timides percées au cours des derniers mois, les réalisations sont rares et les séquelles de la guerre encore omniprésentes.

Deux millions de personnes, soit près de la moitié de la population, n'ont pu réintégrer leur foyer et demeurent déplacées à l'intérieur de la Bosnie ou réfugiées à l'étranger. Si les liaisons téléphoniques entre la Fédération et la Republika Srpska commencent à être possibles, on est encore loin de l'instauration d'une monnaie et d'un passeport uniques. La liberté de circulation n'est garantie que sur quelques grands axes, en dehors desquels celui dont le véhicule est immatriculé dans le territoire voisin s'expose à des jets de pierre, ou pire. Et les lenteurs de la reconstruction ont accru la déception d'une population frappée par un chômage massif, en particulier dans une entité serbe privée de crédits internationaux.

La seule institution à avoir connu de spectaculaires progrès est l'armée de la Fédération qui a hérité, avec Dayton, d'un généreux programme d'équipement et de formation. En effet, le gouvernement musulman de Sarajevo n'avait accepté la cessation des hostilités que contre l'assurance américaine de renforcer son armée. Puis, se souvenant de l'existence d'une Fédération qu'ils avaient eux-mêmes créée deux ans auparavant, les Etats-Unis ont finalement décidé que le bénéficiaire du programme "equip and train", conçu par le Pentagone, serait une armée croato-musulmane, encore inexistante à l'époque.

Pour Washington, il s'agissait au moins autant de réduire l'influence iranienne dans la région que de contrer la puissance militaire serbe. En effet, avec le feu vert du président Clinton, l'Iran était devenu un des principaux fournisseurs en armes et hommes de l'armée et des services secrets de Sarajevo. Après la guerre, les Américains ont voulu, par leur programme, casser cette dépendance envers un Etat qu'ils classaient comme "terroriste" et éloigner le risque d'attentat contre leurs soldats en cours de déploiement en Bosnie.

Les Européens ont vivement critiqué l'initiative américaine, la considérant comme un facteur d'instabilité dans les Balkans. Ils ont préféré soutenir les mesures de limitation des armements prévues par l'accord de Dayton. Signé à Florence en juin '96, un accord séparé a fixé des plafonds quantitatifs à l'armement lourd des deux entités bosniaques et des deux Etats limitrophes, la Croatie et la Yougoslavie. En Bosnie, cet accord a entraîné de fortes réductions de l'arsenal serbe, mais permis à la Fédération d'augmenter le sien, à l'exception de l'artillerie. Les plafonds, grosso modo proportionnels à la population de chaque entité, sont deux fois plus élevés pour la Fédération que pour la Republika Srpska.

Les pays islamiques, initialement enthousiasmés par le programme américain et pressentis comme ses principaux sponsors, ont déchanté quand Washington a choisi de former et armer, non seulement leurs protégés, mais également les peu fiables partenaires croates de ces derniers. A quelques exceptions près, le monde islamique a suivi l'Arabie saoudite dans son boycott de l'initiative américaine. Cette attitude a fait craindre que certains, éventuellement de concert avec l'Iran, ne se lancent dans un programme parallèle et clandestin d'armement de l'armée musulmane.

Après ces défections aux motivations diverses, les Etats-Unis ont dû réduire le budget alloué au programme de 800 à 500 millions de dollars, tandis que l'armement considéré comme du surplus ou de la "seconde main" est offert par Washington ou ses alliés à la Fédération. En juillet '96, une loi instaurant une armée commune aux Musulmans et aux Croates était adoptée. Mais ce n'est que quatre mois plus tard que les premières armes américaines ont été livrées à leurs destinataires, le temps pour le président Izetbegovic de se résoudre à démettre son ministre de la Défense Cengic, bête noire de Washington en raison de ses liens étroits avec les milieux dirigeants iraniens.

Depuis une année, les Etats-Unis ont, notamment, livré 46.100 fusils M-16, 1000 mitrailleuses, 840 armes anti-char, 80 transporteurs blindés, 15 hélicoptères d'attaque HU-1, 45 chars de combat M-60 et un système d'entraînement au tir réel par laser. Ils ont également décidé de fournir 261 canons M114 de 155 mm, dès que Sarajevo aurait réduit le niveau de son artillerie, en respect de l'accord de Florence dont les plafonds sont devenus obligatoires en ce mois de novembre. Loin de freiner la course aux armements, cet accord incite plutôt les Musulmans à remplacer leurs armes démodées par un équipement ultra-moderne. Ainsi, le char M-60 a deux générations d'avance sur les meilleurs tanks de l'armée de Republika Srpska.

L'entraînement de l'armée fédérale a été confié à la "Military Professional Resources Inc.", une firme d'"expertise militaire" connaissant bien la région puisqu'elle a planifié la conquête de la Krajina par les forces de Zagreb en août '95. La MPRI a déployé, aux divers échelons de l'armée croato-musulmane, 180 officiers et sous-officiers américains, mis à la retraite pour l'occasion. Des officiers bosniaques de haut rang sont entraînés aux Etats-Unis-mêmes, notamment au Collège de Fort Leavenworth (Kansas), d'où un général musulman, soupçonné de crimes de guerre contre des civils croates en 1993, a récemment été expulsé. Le reste du programme est pris en charge surtout par la Turquie, par des apports en armes, argent et formation de troupes sur son sol, mais également par l'Egypte (artillerie) et les Emirats Arabes Unis (tanks, transporteurs blindés et artillerie).

Ce programme de réarmement bénéficie donc à une armée disposant maintenant d'un commandement intégré, mais demeurant largement la juxtaposition de deux armées que la méfiance réciproque continue à opposer. En outre, sa composante musulmane a accusé réception de nombreux équipements qui n'ont pas été déclarées aux contrôleurs occidentaux. Ainsi, en août '96, 40 pièces d'artillerie de 155 mm ont été introduites en Bosnie, grâce à la complicité de troupes malaises et turques appartenant au contingent de la force de l'OTAN. Trois mois plus tard, des armes lourdes seraient arrivées des Emirats Arabes Unis. Plus récemment, une dizaine de chars T-55, provenant vraisemblablement d'Egypte, ont été interceptés.

De plus, l'Iran aurait repris ses livraisons d'armes via le port de Rijeka en Croatie. En collaboration avec la Malaisie, Téhéran formerait des soldats bosniaques sur son sol. En outre, alors que son personnel diplomatique à Zagreb est à nouveau pléthorique, plus de 200 agents iraniens actifs en Bosnie ont été identifiés par les Occidentaux et la majorité des Bosniaques employés par la MPRI y auraient été placés par la tendance pro-iranienne, apparemment toujours dominante, des services secrets de Sarajevo.

Le rapport des forces s'est donc inversé en Bosnie : de l'écrasante supériorité serbe du début de la guerre, il ne reste qu'une armée de 12.000 hommes, minée par les désertions, dont les armements, encore nombreux, sont souvent inutilisables par manque de pièces ou d'entretien. A l'image du délabrement économique et social de la Republika Srpska, son armée, que Belgrade a cessé de financer, est maintenant traversée par les antagonismes opposant dirigeants de Pale et Banja Luka.

La proie est tentante pour une armée musulmane à l'étroit dans les quelques 27 % du territoire bosniaque qui lui ont été alloués à Dayton. Bien que circulent des plans évoquant une partition négociée et la création d'un Etat musulman sur au moins 60 % du pays, les militaires formés par les instructeurs américains se déclarent prêts à recourir aux armes pour "libérer" la partie serbe de la Bosnie. L'instabilité de la Republika Srpska et les heurts qui ont plusieurs fois opposé supporters du "clan de Pale" et forces internationales autorisent tous les scénarios, d'autant plus que des décisions sur le sort du corridor stratégique de Brcko ou de leaders accusés de crimes de guerre seraient susceptibles d'aggraver les tensions.

Si, pour certains, une guerre présenterait l'avantage de simplifier le casse-tête bosniaque, une telle hypothèse serait actuellement perçue comme une faillite de Dayton, un échec de la diplomatie américaine et un revers pour une organisation atlantique en cours d'élargissement, sans parler de la nouvelle tragédie humaine qu'elle provoquerait. Les Européens ont cependant intérêt à tenir compte des réticences américaines, nourries par une obsession de "stratégie de sortie". En échange de la prolongation du bail de leurs GIs, les Etats-Unis ne manqueront pas de demander de nouveaux efforts à leurs partenaires européens. Si cet engagement accru se combine à un renoncement de Washington à certains postes de commandement, l'opération bosniaque pourrait enfin dynamiser une Europe en mal de projet autre qu'économico-financier.

A lire :

Ex-Yougoslavie : L'embargo sur les armes et le réarmement actuel, Rapport du GRIP 97/1, 32 pp.

A commander au GRIP, 33 rue Van Hoorde, 1030 Bruxelles, tél. 02/241 84 20, fax. 02/245 19 33

 



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