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G1554

Date d'insertion:

08/09/97

 

Le coût du génocide et des conflits au Rwanda

par Sevdi ZYMBERAJ, Assistante de recherche au GRIP

 

1. Les victimes

Depuis la mort du président rwandais (hutu) Juvénal Habyarimana, le 6 avril 1994 dans l'attentat contre l'avion qu'il occupait, des combats ont opposé le Front patriotique rwandais (FPR, mouvement rebelle de la minorité tutsie) aux forces gouvernementales hutues. Le 25 mai 1994, la Commission des droits de l'homme de l'ONU adopte une résolution qui qualifie les massacres de génocide et envoie un rapporteur spécial sur le terrain, René Degni Ségui, président de la Ligue ivoirienne des droits de l'homme. Le 30 juin 1994, René Degni Segui confirme que le massacre des Tutsis constitue un "génocide" qui a fait plus de 500.000 victimes. René Degni Segui met en cause certains Etats étrangers et leur ingérence dans la politique rwandaise, ainsi que la radio-télévision libre des Mille-Collines, contrôlée par les milices gouvernementales hutues. Le 11 juillet 1994, Philippe Gaillard , chef de la délégation du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) à Kigali, annonce qu'il faut déplorer au moins un million de morts au Rwanda (après trois mois de massacres) sur une population initiale de 7 millions de Rwandais. Selon lui, il y aurait trois millions de personnes déplacées dans le pays et près de sept cent mille réfugiés qui ont cherché asile hors des frontières. En 1994, le rapporteur spécial des Nations unies, René Degni Ségui estime que l'impunité des auteurs des massacres est une cause récurrente des massacres. En juillet 96, l'organisation de défense des droits de l'Homme, African Rights, affirme que le génocide continue au Rwanda: des Hutus massacrent des Tutsis et des Hutus modérés. Selon cette organisation, la majorité des survivants du génocide et les témoins hutus des massacres sont supprimés. African Rights reproche aux organisations d'aide internationale de dépenser des millions de dollars pour les réfugiés hutus, et d'ignorer les surviants du génocide souvent mutilés.

En novembre et décembre 1996, plus d'un million de réfugiés hutus sont rentrés au Rwanda: plus de six cent mille réfugiés sont revenus du Zaïre, tandis que du côté de la Tanzanie, plus d'un demi-million de Rwandais ont regagné leur pays. Les organisations humanitaires estiment que quelque 200.000 réfugiés rwandais se trouvaient sans aide dans les forêts de l'Est du Zaïre au cours du premier semestre 1997.

Dix Casques bleus belges ont été tués le 7 avril 1994, le lendemain de l'assassinat des présidents rawandais, Juvénal Habyarimana, et burundais, Cyprien Ntaryamira. Par la suite 12 autres Casques bleus y ont perdu la vie ainsi que 3 observateurs militaires et un membre de la police civile. Le 18 janvier 1997, trois Espagnols travaillant pour "Médecins du monde" ont été tués dans la ville de Ruhengeri. Le 4 février 1997, cinq observateurs des droits de l'Homme des Nations unies ont été tués. Au total 34 membres d'organisations internationales ont été tués au Rwanda.

Le général canadien Roméo Dollaire, commandant de la MINUAR, a déclaré qu'il aurait pu empêcher le génocide de s'étendre en déployant le contingent dont il disposait s'il avait reçu les équipements supplémentaires appropriés et obtenu un mandat renforcé.

Par ailleurs, la Commission d'enquête parlementaire belge, chargée d'enquêter sur les événements ayant entraîné l'assassinat le 7 avril 1994 de 10 parachutistes belges des forces des Nations unies au Rwanda (MINUAR), a dénoncé la passivité des gouvernements occidentaux qui n'avaient rien fait pour prévenir le génocide au Rwanda au printemps 1994, alors qu'ils en avaient été informés au début de 1994.

 

2. Coût des interventions

a) MINUAR I

La résolution 872 du 5 octobre 1993 porte sur la création de la Mission des Nations unies pour l'assistance au Rwanda (MINUAR) constituée de 23 hommes. Ces soldats sont déployés pour superviser la mise en oeuvre de l'accord de paix signé le 4 août 1993 à Arusha, en Tanzanie, par le gouvernement rwandais et le FPR. En avril 1994, les effectifs de la MINUAR se portent à quelque 2.500 soldats et observateurs militaires fournis par 23 pays. La résolution du 21 avril 1994 votée après l'assassinat des 10 Casques bleus belges le 7 avril 1994, change le mandat de la MINUAR en réduisant la force de l'ONU à un strict minimum: 270 hommes.

b) MINUAR II

Après avoir pratiquement retiré toutes ses forces, le Conseil de sécurité des Nations unies décrète le 17 mai 1994 un embargo sur les armes et renforce la mission de la MINUAR en adoptant la résolution 917 qui autorise le déploiement de 5.500 hommes, sans possibilité de recours à la force. L'initiative vient sans doute beaucoup trop tard puisque les victimes se comptent par centaines de milliers.

Le 27 mai 1994, Boutros Boutros-Ghali exprime son indignation: "J'ai supplié les pays d'envoyer des troupes, j'avoue en toute humilité que j'ai échoué ; c'est un scandale.", en précisant que sur les quarante et un pays sollicités pour fournir les effectifs de la MINUAR II seules trois offres ont été enregistrées: celles du Ghana, de l'Ethiopie et du Sénégal. Alors que la convention de Genève de 1948 pour la prévention et la répression du crime de génocide reconnaît que le génocide est un crime et oblige l'ensemble de ses signataires à agir pour y mettre un terme et pour protéger ceux qui en sont victimes.

Faute de moyens financiers et matériels, les renforts de la MINUAR autorisés par la résolution 917 n'étaient toujours pas mobilisés fin juin 1994. L'ONU accueille alors favorablement la proposition française d'envoyer des troupes au Rwanda pendant deux mois (opération Turquoise), en attendant la relève par la MINUAR II.

Le coût annuel de la MINUAR, avec des effectifs de 5.522 hommes, s'élève à 193,5 millions de dollars. Le mandat de la Minuar s'est terminé le 8 mars 1996 et son retrait s'est achevé en avril de la même année. Le coût de la mission depuis sa création en octobre 1993 jusqu'au 19 avril 1996 a été de 437,43 millions de dollars, soit l'équivalent du quart du produit national brut annuel du Rwanda (1993).

c) Opération Turquoise

L'opération française au Rwanda, nommée "Turquoise", a été approuvée par le Conseil de sécurité de l'ONU le 22 juin 1994( résolution 929). Le mandat octroyé à la France par le Conseil de sécurité précise que l'intervention "sera menée de façon impartiale et neutre et ne constituera pas une force d'interposition entre les parties. Pourtant au moment où le Front patriotique (tutsi) entre dans Kigali et prend la ville de Butare, la France modifie le mandat de l'opération Turquoise en créant,le 4 juillet 1994, une "zone humanitaire sûre" militairement défendue. Cette enclave couvre environ un cinquième du Rwanda. En bloquant la victoire complète du FPR, la France est sortie de sa neutralité, puisque cette zone équivalait à protéger les responsables des massacres.

Depuis la mi-1990, l'aide apportée par la France à Kigali, lorsque l'armée française est venue au secours du régime hutu du président Habyarimana, a été particulièrement importante et souvent discrète sinon clandestine. La France a concédé en permanence à l'armée gouvernementale rwandaise quelque cent cinquante coopérants ou conseillers militaires détachés de France- outre les quatre cent cinquante parachutistes dépêchés en 1993 pour s'opposer au Front patriotique rwandais (FPR) alors soutenu par l'Ouganda. En 1993, l'aide militaire française au Rwanda s'était élevée à 55 millions de francs français.

L'opération Turquoise a coûté à la France un milliard de francs français.

 

3. Opération humanitaire et aide à la reconstruction

Fin juillet 1994, Paris met en place une subvention d'un million de FF pour aider au retour des réfugiés dans leurs foyers. A Washington, le président Clinton décide d'augmenter de 320 millions de dollars la contribution américaine aux opérations d'assistance, le total de l'aide des Etats-Unis au Rwanda passant ainsi à près d'un demi milliard de dollars. En août 1994 trois mille soldats américains ont été déployés dans et autour du Rwanda, leur rôle étant purement humanitaire.

Un montant de 576,6 millions de dollars a été annoncé au terme de la Table Ronde des bailleurs de fonds en faveur du Rwanda, réunis à Genève du 20 au 21 janvier 1995.

Le 21 juin 1996 la deuxième Table Ronde de Genève a permis de réunir 626 millions de dollars en faveur du Rwanda, pour la reconstruction du pays et la résolution des problèmes liés aux réfugiés , à la justice, à la sécurité, aux droits de l'homme, à la démocratisation...(le financement étant réparti sur quatre ans: de 1995 à 1999).

D'autres financements ont été annoncés au cours des mois qui ont suivi, et toutes les promesses avaient atteint, en juin 1996, une valeur de 1,5 milliard de dollars. Cette augmentation considérable de l'aide extérieure étant due à la réactivation de certains projets d'avant avril 1994.

En 1995, l'Office humanitaire de la communauté européenne (ECHO) a attribué 107 millions d'écus au Rwanda et au Burundi sous forme d'aide humanitaire (via le HCR et les ONG).

Le Rwanda doit faire face au retour d'un million de réfugiés et rembourser une dette extérieur évaluée à un milliard de dollars, soit 90% de son produit intérieur brut, ce qui oblige ce pays à rembourser 155 millions de dollars par an. Cette dette s'est gonflée durant les années 1990: Pierre Galand, le président du CNCD, a découvert que des crédits de la Banque mondiale et d'autres organismes avaient été détournés de leur objectif initial et avaient servi, notamment, à acheter en 1993, des armes blanches, soit un demi million de rasoirs, de lames de scie et de machettes, ainsi que des armes à feu.

 

4. La situation économique en Afrique sub-saharienne

Selon l'Organisation des Nations unies pour le développement industriel (ONUDI), la part de l'Afrique subsaharienne (à l'exception de l'Afrique du sud) dans la production mondiale est tombée de 0,6% en 1970 à 0,3 % en 1995, et sa part dans les exportations mondiales, qui était de 3,1 % dans le milieu des années 1950, ne représentait plus que 1,2 % en 1990.

Dans son rapport "Indicateurs du développement mondial 1997" la Banque mondiale indique que le PNB par habitant de l'Afrique subsaharienne a diminué en valeur réelle depuis 1970 de 0,8 % en moyenne par année.

L'OCDE a également publié le 5 février 1997 les statistiques de 1995 sur l'aide au développement. Les 21 pays riches membres du CAD (Comité d'Aide au développement) ont fourni en 1995 une aide totale de 59 milliards de dollars américains (0,27 % en moyenne de leur PNB). Cette somme est de 9 % inférieur au montant dépensé en 1994. Il y a dix ans, les USA consacraient à l'aide au développement 25 % du montant total attribué par le CAD, tandis qu'en 1995, les USA ont diminué leur aide de 12,5 %.

Depuis 1990, 40 % de l'aide du CAD est destiné à l'Afrique, une grande partie est affectée à l'aide humanitaire d'urgence, au détriment des programmes à long terme.

Le rapport de l'OCDE insiste sur la nécessité de prévenir les conflits par une intervention plus rapide et plus décisive de la communauté internationale.

 

Sources:

- Le Monde: 8/4/94, 18/4/94, 15/5/94, 18/5/94, 26/5/94, 27/5/94, 4/6/94, 15/6/94, 18/6/94, 22/6/94, 23/6/94, 2/7/94, 13/7/94, 23/6/96

- Le Courrier International: 30/6 au 6/7/94

- La Libre Belgique: 18/5/94, 6/7/94

- Le Soir: 2/5/94, 7/5/94, 3/6/94, 7/6/94, 9/6/94, 5/7/94, 31/7/94

- Le Vif/L'express: 1/7/94

- Le Monde Diplomatique: juillet 1994

- La Wallonie: 21/6/94

- Traits d'union Rwanda 12, magazine Trimestriel, 23 juillet 1996

- United Nations Facsimile Systeme, janvier 1995

- Office humanitaire de la communauté européenne (ECHO), rapport annuel 1995.

- SADA Hugo, la force interafricaine de prévention et de règlements des conflits, Défense Nationale n°3, mars 1995.

- MASSERET, M. (rapporteur), La Contribution de l'UEO au renforcement de la paix en Afrique centrale, Rapport UEO, Document 1566, 13 mai 1997, Paris.

08/09/97, SZ/GRIP

 



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