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Date d'insertion : 21/09/2005

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L'incompétence, une arme de destruction massive

par Luc Mampaey *

21 septembre 2005

Que recouvre réellement la notion de « sécurité nationale » pour les dirigeants des États-Unis ? Quelques semaines après la gifle meurtrière de l'ouragan Katrina sur les côtes des États de Louisiane et du Mississipi, alors que les autorités n'ont toujours pas la moindre idée du nombre exact de victimes, l'Amérique commence, enfin, à se poser la question. Après le 11 septembre 2001, toute l'Amérique (ou presque) avait fait bloc derrière son président pour combattre un ennemi lointain et invisible, le « terrorisme ». Katrina a broyé cette belle unité, révélant au grand jour l'injustice, l'arrogance, le racisme et la misère, dont sont toujours victimes au quotidien des millions de citoyens de la première puissance mondiale. L'Amérique saura-t-elle combattre ses propres contradictions meurtrières avec autant de détermination que le « terrorisme ». Le bilan qui s'annonce est incompréhensible pour un désastre pourtant annoncé, et inexcusable pour le pays le plus riche de la planète.

Rappel piquant, auquel les grands médias américains se sont bien gardés de donner une trop grande publicité : il y a un an, en septembre 2004, le secrétariat des Nations unies pour la prévention des catastrophes naturelles présentait Cuba comme un modèle pour sa préparation et sa gestion des risques liés aux ouragans [1] . Cuba venait alors de subir l'ouragan Ivan, qui comme Katrina se classait en catégorie 5 sur l'échelle de Saffir-Simpson. Bilan : 1,5 millions de personnes (plus de 10 % de la population totale) ont été déplacées dans de bonnes conditions, dont 100 000 dans les trois premières heures ; 20 000 maisons ont été détruites, mais pas une seule victime n'est à déplorer... Sur les 10 ouragans majeurs qui ont frappés Cuba entre 1985 et 2004, seules 22 vies ont été perdues. Fidel aurait-il un truc ? Et quelle note les Nations unies attribueraient-elles aux États-Unis ?

Vive l'initiative privée, et chacun pour soi

Comment expliquer une telle incurie ? Elle est principalement le résultat invraisemblable d'années de désinvestissement de l'État dans l'action publique. Certes, un ordre d'évacuation a bien été transmis aux populations, mais selon le principe du « chacun pour soi » (et dieu pour tous, probablement...) caractéristique de l'idéologie néoliberale. Avec aussi une ignorance totale, et même un mépris que la suite des événements ne démentira pas, pour l'Amérique « d'en bas » : à la Nouvelle-Orléans, qui vit sous le niveau de la mer, 30 % de la population vivent aussi sous le seuil de pauvreté. Partir, mais comment ? Rien n'était prévu pour tous ceux qui ne pouvaient fuir par leurs propres moyens. Laissés à eux-mêmes, ces derniers ne pouvaient s'en remettre qu'aux principes jadis énoncés par Ronald Reagan, mais manifestement toujours partagés par l'administration républicaine : « private charity can do the job ». Quelques colis de nourriture et un peu plus de bibles, n'auront cependant pas été suffisants pour pallier à la démission de l'État.

Deuxièmement, ce drame révèle la véritable nature de la « stratégie de sécurité nationale » présentée par l'Administration Bush en septembre 2002. Étendre à l'ensemble de la planète le principe du « libre-échange », qualifié de « principe moral avant même d'être un pilier des sciences économiques » [2] , et assurer la sécurité des actifs, des approvisionnements et des investissements à l'étranger sont les priorités absolues de cette nouvelle doctrine. On comprend mieux alors que « construire la démocratie en Irak » afin d'étendre le champ d'action de la globalisation financière soit pour les idéologues du libre-échange une mission bien plus excitante que de construire des digues pour maintenir quelques bougres, noirs et pauvres de surcroît, au-dessus des flots.

La guerre en Irak

Troisièmement, alors que la fracture sociale était déjà profonde, après les réductions d'impôts pour les plus riches et les coupes systématiques dans tous les budgets sociaux et environnementaux, les priorités budgétaires entraînées par la décision d'envahir l'Irak en 2003 l'ont encore accentuée et fragilisé tout le dispositif de réaction aux catastrophes naturelles. Le budget de la défense augmenté des suppléments pour financer la guerre en Irak engloutissent chaque année quelque 600 milliards de dollars. Face à de telles sommes, la décision de rogner de 44 % – ce qui revient à l'amputer de 71,2 millions de dollars – le budget du corps de génie de l'armée pour l'entretien des digues de la Nouvelle-Orléans peut paraître bien dérisoire. En réalité elle fut criminelle. Simultanément, l'agence autrefois indépendante pour la gestion de ce type de crise, la FEMA (Federal Emergency Management Agency), était considérablement affaiblie du fait de son absorption par le département pour la sécurité intérieure (Homeland Security), totalement obnubilé par la « guerre contre le terrorisme ». Ensuite, il est vite apparu qu'il manquait tout simplement de bras. Et pour cause : 35 % des effectifs de la Garde nationale de l'État de Louisiane et 40 % des effectifs de la Garde nationale du Mississipi sont actuellement en Irak.

Victimes d'un mode de vie « non négociable »

Enfin, l'Amérique paie aussi le prix en vie humaines des collusions de Bush et de son entourage avec les intérêts du secteur pétrolier. Le 31 août 2005, Sir David King, premier conseiller scientifique du gouvernement de Tony Blair n'a pas hésité à répéter haut et fort que « l'intensité croissante des ouragans était associée au réchauffement planétaire ». « Nous savons depuis 1987, a-t-il déclaré sur Channel 4 News, que l'intensité des ouragans est liée à la température de la surface des océans et nous savons que, au cours des 15 ou 20 dernières années, la température de la surface de l'océan dans ces régions [le golfe du Mexique] a augmenté d'un demi degré centigrade ». Même si les avis scientifiques divergent encore sur l'ampleur du phénomène, la responsabilité des facteurs anthropogènes dans la multiplication des catastrophes naturelles est en tout cas de plus en plus nette. Malgré cela, l'administration Bush campe sur ses positions, refusant le protocole de Kyoto au motif que le mode de vie des citoyens américains « n'est pas négociable ».

La « stratégie de sécurité nationale » veille sur Wall Street et une poignée de nantis, laissant au « marché » la responsabilité de veiller à la sécurité de l'immense majorité des autres. Militarisme et néolibéralisme ont désormais leurs victimes collatérales et cela se passe aux États-Unis.•

 

* Attaché de recherche GRIP, ingénieur commercial, doctorant à l’Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, Centre d'Économie et d'Éthique pour l'Environnement et le Développement (C3ED).

 

[1]. Cuba : A Model in Hurricane Risk Management, Communiqué de presse UN/ISDR 2005/05, septembre 2004, www.unisdr.org

[2]. The National Security Strategy of the united States of America, 17 September 2002, disponible sur http://www.grip.org/bdg/pdf/g1015.pdf

 


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