Note d'Information

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Date d'insertion : 01/06/2005

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Le canon tonne, le rentier chantonne...

par Luc MAMPAEY *

1er juin 2005

L’armement est une valeur sûre, une industrie de « long terme », de celles qui ravissent rentiers et boursicoteurs avides de revenus échappant à la médiation du travail. Ni la décroissance des budgets militaires engagée à partir de 1986, ni les prétendus « dividendes de la paix » récoltés grâce à cette baisse et la disparition de l'URSS, pas plus que la présence d'une administration démocrate à partir de 1992 (généralement plus prudente en matière de dépenses militaires) n'ont assombri l'optimisme des « marchés » face aux profondes restructurations du secteur de l’armement au sortir de la Guerre froide.

Certes, les investisseurs lui ont fait quelques infidélités, un temps séduits par les nouvelles start-up du secteur de l’Internet et des technologies de l’information. Mais ce désintérêt temporaire pour l’armement n’aura finalement duré que le temps nécessaire à la bulle des « .com » pour se former, dès l’hiver 1998, et bien vite imploser au printemps 2000. Échaudés par la volatilité de la « nouvelle économie », et encouragés par une tendance haussière du budget de la défense, les investisseurs s’en sont alors prudemment retournés vers la « vieille économie » : les industries américaines de l’armement ont largement retrouver la confiance des marchés, et pour longtemps.

L'attraction débridée des « marchés » pour l'industrie d'armement ne commence donc pas avec l'« effet d'aubaine » produit par le 11 septembre 2001. Mais cette date tragique sera le signal fort qu’attendait les investisseurs institutionnels, déjà mis en appétit par la hausse de budget de la défense 2002 annoncée par le président Clinton et confortés par une nouvelle stratégie de sécurité nationale justifiant l’usage préventif de la force militaire pour une gamme très large de « menaces » contre les « intérêts vitaux » du pays (The National Security Strategy of the United States of America, September 2002). Wall Street donnait le signal dès sa réouverture après les attentats, le lundi 17 septembre. Au terme de cette première journée, les cours des titres liés à l’armement se sont littéralement envolés, enregistrant des gains de l’ordre de 15 à 30%. Les analystes financiers, convaincus que la guerre contre le terrorisme nécessiterait surtout du capital humain plutôt que des armements sophistiqués, avaient annoncé qu’il s’agissait sans doute d’une bulle spéculative de courte durée. Ils se sont trompés.

Près de quatre ans plus tard, l’engouement des investisseurs pour l’armement reste intact et les marchés se sont organisés pour le long terme. Les analystes financiers ont progressivement doté le secteur de l'armement d'une identité propre, alors qu'il était jusqu'il y a peu dilué dans des secteurs et indices plus larges. En octobre 2001, l’American Stock Exchange décidait de créer un indice spécifique au secteur de l’armement – le Amex Defense Index, ou DFI – composé des 15 entreprises à plus forte capitalisation boursière dans le secteur de l’armement, dont les 5 principaux contractants de premier rang, Lockheed Martin, Boeing, Raytheon, Northrop Grumman et General Dynamics. Deux mois plus tard, la bourse de Philadelphie emboîtait le pas en constituant son propre index de l’armement, DFX, composé de 18 valeurs. Plus récemment, signe éclatant de l’engouement persistant des investisseurs pour le secteur de l’armement et de la « sécurité » au sens large, l’indice Spade Defense Index (DXS) était inauguré le 6 juillet 2004 sur le New York Stock Exchange à l’initiative de l’International Space Business Council. Le DXS est composé des 54 entreprises les plus représentatives des marchés de la « défense », du « homeland security » et de l’espace.

De fait, le DXS est un témoin exemplaire de l'indéniable attraction exercée par les groupes de l'armement. La figure 1 compare les performances de l'indice DXS (créé le 6 juillet 2004 mais reconstitué jusqu’en décembre 1997), à celles de deux indices boursiers majeurs : l’indice des valeurs technologiques (Nasdaq, noté IXIC) et le Major Market Index (XMI) composé des 20 blue-chip américaines (les valeurs de 1er ordre, ou valeurs du « bon père de famille », supposées coupler un haut rendement et un  faible risque).

La base de comparaison est un indice égal à 100 en décembre 1997. Évoluant d’abord dans le même sillage que les indices généraux, le DXS sera ensuite nettement distancé aussi longtemps que se poursuivra l’essor des valeurs technologiques (IXIC). Il ne reprendra vigueur que lorsque commence la chute vertigineuse de ce dernier, à partir de mars 2000. Mais c’est l’« effet Twin-Towers » qui donne le signal de son envol : la hausse du DXS est rapide et soutenue jusqu'en avril 2002, puis le doute s’installe au cours des mois suivants. Le retournement à la hausse se produit en mars 2003 lorsque la guerre contre l'Irak est engagée, rassurant, si besoin en était, que le recours à la guerre préventive n’était pas que de vains mots. La perspective d'engagements militaires qui se profilent en application de la nouvelle doctrine de sécurité nationale, a redonné confiance aux investisseurs. Hormis quelques petits soubresauts, rien ne semble pouvoir assombrir leur horizon, comme le confirme de manière éclatante sur la figure 1 la trajectoire soutenue de l’indice DXS jusqu’au 31 mai 2005.

Cette évolution dément de manière cinglante l’affirmation conventionnelle des économistes néoclassiques selon laquelle les marchés financiers observent avec répulsion l’usage de la violence militaire. Le capitalisme s’accommode fort bien de la guerre. Et l’on peut se demander si les « marchés » américains ne sont pas en train d'« internaliser » dans leur comportement l'inéluctabilité de nouvelles guerres et opérations militaires, de forger en quelque sorte une convention « guerre sans limites », dans laquelle l'utilisation discrétionnaire de la force armée par les États-Unis constitue leur nouvel horizon. Une convention qui, très prosaïquement, est fondée sur l'espoir que la suprématie militaire peut permettre de maintenir aussi longtemps qu'il est possible l'économie américaine à l'abri des conséquences produites par un mode de production et de consommation insupportables pour une large partie de la planète.•

 

Figure 1.
Comparaison de l’évolution des indices DXS, DJI, XMI et IXIC,
du 31 décembre 1997 au 31 mai 2005 (31 décembre 1997 = 100)

Source : auteur, sur base des données du New York Stock Exchange.


* Attaché de recherche GRIP, ingénieur commercial, doctorant à l’Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, Centre d'Économie et d'Éthique pour l'Environnement et le Développement (C3ED).

Cette note est une version actualisée d’un article publié dans la revue Sentiers de la Paix, n°35, février 2005.

A lire : Luc Mampaey et Claude Serfati, Les groupes de l'armement et les marchés financiers : vers une convention "guerre sans limites" ?, in F. Chesnais, La finance mondialisée, La Découverte, Paris, 2004. Également disponible sur http://www.grip.org/bdg/pdf/g1014.pdf



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