Note d'Analyse

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Date d'insertion : 23/06/2004

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Le groupe GUAAM, une alliance vulnérable et opaque?

par Lorraine Gillet, Journaliste indépendante

28 février 2004

Le monde contemporain est en plein repartage, et la nouvelle lutte d’influence a lieu en Eurasie. Là, les alignements régionaux et alliances stratégiques entre Etats se cristallisent, après la fin du monde bipolaire en 1989-1991. Le G.U.U.A.M (prononcer gouam), une union informelle d’Etats eurasiens, reprend les premières lettres des noms des pays membres : la Géorgie, l’Ukraine, l’Ouzbékistan, l’Azerbaïdjan et la Moldavie, cinq républiques de l’ex-URSS éparpillées entre l’Europe orientale, le Caucase et l’Asie centrale. Le noyau du groupe est la Géorgie (Tbilissi), l’Ukraine (Kiev) et l’Azerbaïdjan (Baku).

Le G.U.U.A.M fait l’objet d’une quasi-controverse, les avis divergent et il reste des mystères. Pour les uns, c’est une « alliance de revers » inventée et financée de l’extérieur par les Etats-Unis, pour contrecarrer la domination russe en Eurasie. Pour les autres, c’est la main de Bruxelles qui est derrière le groupe. D’autres encore pensent que le G.U.U.A.M. est à la fois l’acteur volontaire de sa démarche (s’affranchir de l’influence russe) et l’objet de l’instrumentalisation américaine. Mais tous se demandent jusqu’où le G.U.U.A.M. va aller et à quoi il est voué : restera-t-il une alliance économique, ou ira-t-il jusqu'à l’alliance de type quasi-militaire ?

D’abord, le G.U.U.A.M., créé en 1997, a deux faces : une visible, la coopération en matière de transport des ressources énergétiques (pétrole et gaz), et l’autre, plus cachée, la coopération militaire, sur laquelle le groupe est plus discret. Le G.U.U.A.M., qui défend l’indépendance des pays membres, remet en cause la prédominance de l’influence russe sur eux, influence qu’ils sentent imposée et qu’ils refusent. Il faudra bien admettre pourtant que l’essence même du G.U.U.A.M. implique une dimension de sécurité régionale et donc militaire, provoquant ainsi l’hydre de Moscou. Ensuite, le G.U.U.A.M. a trouvé un « parrain », les Etats-Unis, avec qui le groupe signe des accords en 2003, après plus de trois ans d’un dialogue G.U.U.A.M.-Etats-Unis initié en 2000. Malgré tout, on ne sait pas si le G.U.U.A.M. va fonctionner et réussir. Et on ne sait pas non plus qui est à son origine. 

Et si la face cachée du G.U.U.A.M. était la plus importante, à la fois révélatrice de la situation des « conflits gelés » dans la région, et nouvelle porte ouverte en Eurasie pour les Etats-Unis ?

1) La face visible : le pétrole

Le groupe est fondé clairement comme alliance politique, économique et stratégique, désignée pour renforcer l’indépendance et la souveraineté de ses pays membres (1). C’est un organe informel et consultatif, un forum de discussions. Il est créé d’abord à quatre (sans l’Ouzbékistan), le 10 octobre 1997 à Strasbourg, en marge du sommet du Conseil de l’Europe, quand les présidents Kuchma (Ukraine), Luchinsky (Moldavie), Shevardnadze (Géorgie) et Aliev (Azerbaïdjan) signent le « Communiqué de Strasbourg ». Ses deux piliers de coopération sont l’économie et la sécurité.

Pour l’économie, le document annonce l’adhésion au projet du « corridor de transit Asie-Caucase-Europe », le corridor TRACECA (TRAnsport Corridor Europe Caucasus Asia), pour le transport du pétrole de la mer Caspienne vers l’Europe.

Ce projet de pipeline va devenir la face visible du G.U.U.A.M.. Et déjà l’enjeu est grand. Alors que les pays du G.U.U.A.M. sont sous la dépendance quasi-absolue de la Russie pour leur approvisionnement ou leurs débouchés en ressources énergétiques, le corridor TRACECA ferait la liaison entre ces pays riverains des mers Caspienne et Noire en contournant la Russie, permettant ainsi la « sécurité d’énergie » pour les pays membres. Le projet TRACECA permet à la fois l’approvisionnement pour les uns (Ukraine, Géorgie, Moldavie) et les routes d’exportation pour les autres (Azerbaïdjan et Ouzbékistan), représentant un nouvel axe de pipeline pétrolier eurasien sans passer par la Russie.

Pourtant même la face visible du G.U.U.A.M. est ambiguë : Le TRACECA est un projet de la Commission de l’Union européenne, faisant partie d’un vaste « projet parapluie » pour développer des routes alternatives de transport et de commerce dans les pays de l’ancienne URSS jusqu’à l’Europe occidentale, et qui rappelle la mythique Route de la soie. Le TRACECA fait partie du projet TACIS de l’UE, avec les projets INOGATE (Interstate Oil and Gas Transport to Europe) destiné à promouvoir la sécurité de l’approvisionnement en énergie pour l’Europe et le BS-PETrA (Black Sea Pan-European Transport Area) qui fait liaison entre Caucase et Asie Centrale (2). Le TRACECA va au-delà du groupe G.U.U.A.M.. Beaucoup de pays y participent, en fait les 3 républiques du Caucase et les 5 républiques d’Asie centrale depuis sa création en 1993, puis depuis 1996 l’Ukraine, la Moldavie et la Mongolie, puis depuis 1998 la Turquie, la Roumanie et la Bulgarie. (Début 2004, on estime que les projets les plus avancés techniquement sur le terrain sont le projet du pipeline BTC (Baku-Tbillisi-Cehan) en Azerbaïdjan, Géorgie et Turquie, ainsi que le projet prioritaire en Roumanie qui concerne l’aménagement du port de Constance sur les rives de la mer Noire.) En outre, les textes officiels du projet TRACECA ne font nulle part référence au groupe G.U.U.A.M.. Il n’y a pas de relations officielles entre l’UE et le G.U.U.A.M., seulement des relations bilatérales entre l’UE et chaque pays. Et enfin pourquoi Bruxelles chercherait-t-elle à éviter la Russie dans ses vastes projets eurasiens de transport et d’approvisionnement en énergie ?

2) La face cachée : résolution des conflits gelés et soumission militaire

Cela dit, la sécurité même du corridor de transport pose problème, parce qu’il traverse des pays en proie à des conflits gelés. Et c’est là, peut-être, toute la question. En effet, les pays du G.U.U.A.M. savent que le plus dur pour eux, c’est de défendre leur indépendance et leur souveraineté acquises en 1991 mais menacées. À part l’Ukraine, le G.U.U.A.M. regroupe des pays qui ont un problème commun : sur leur territoire, ils font face au séparatisme soutenu en sous-main par la Russie et à la présence militaire russe. L’Abkhazie et l’Ossétie du Sud (Géorgie), le Haut-Karabakh (Azerbaïdjan) et la Transnistrie (Moldavie) sont, depuis les guerres civiles de 1992, des mini-Etats de facto indépendants, non reconnus par la communauté internationale. Dans les quatre cas, les négociations sont gelées. En outre, les quatre régimes « parias » abritent des bases militaires russes et la Russie tient sous son commandement les forces tripartites pour le maintien de la paix (FMP), déployées dans les zones de sécurité depuis 1992. Ils sont devenus des Etats-fantômes, échappant à tout contrôle international, et paradis des trafics clandestins, dont celui des armes.

Ces conflits gelés fixent durablement la Géorgie, l’Azerbaïdjan et la Moldavie dans l’instabilité politique permanente, dans ce que l’analyste ukrainien Paul Goble nomme « l’instabilité gelée » (3). Ils deviennent ainsi des Etats faibles, vulnérables, dépendants de l’extérieur, gouvernés par des élites prédatrices et corrompues, des pays en déclin économique sévère où la démocratie est faible ou inexistante. Les pays du G.U.U.A.M. perçoivent le nationalisme « agressif », le séparatisme et le terrorisme international comme des menaces et des risques pour la stabilité et la sécurité dans la région. Le « Communiqué de Strasbourg » annonce que « le processus d’intégration dans les structures transatlantiques et européennes pourrait réduire considérablement ces menaces et ces risques » (4). Le document propose de coopérer avec l’OSCE et l’Otan, et notamment avec le Conseil Otan du Partenariat euro-atlantique (CPEA) et avec le programme Otan de Partenariat pour la paix (PpP). Un dialogue avec l’Otan sur la sécurité régionale sous la formule 16+4 (les 16 de l’Otan et les 4 du G.U.U.A.M.) est proposé par le ministre azéri, pendant la première réunion des ministres G.U.U.A.M. des Affaires étrangères le 25 novembre 1997 à Baku (Azerbaïdjan).

Ainsi dès la création officielle du G.U.U.A.M., ses projets impliquent une dimension de sécurité. Et cette dimension est d’autant plus évidente, dans la mesure où c’est elle qui fait émerger le groupe un an auparavant. En 1996, les quatre pays expriment ensemble pour la première fois leurs problèmes de sécurité, à l’occasion des négociations sur le Traité des forces conventionnelles en Europe (FCE) à Vienne, où l’on discute à huis-clos de modèles de sécurité. Là, les quatre pays défendent un modèle basé sur le consentement libre et s’opposent à la concentration excessive de troupes russe sur leur territoire. Finalement ils obtiennent un « langage du traité » qui pose des restrictions à l’augmentation des forces russes dans leur pays (5). En même temps, les quatre pays reconnaissent le rôle majeur de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), une des organisations de sécurité en Europe et qui préside aux négociations de Vienne, mais ils critiquent son inefficacité sur les violations d’intégrité territoriale et de souveraineté. Déjà en 1996, les quatre proposent l’idée de forces de maintien de la paix de l’OSCE, placées sous commandement international et non russe, pour la prévention et la gestion de crises.

3) Le G.U.U.A.M. et la CEI

La création du G.U.U.A.M. provoque une faille encore plus profonde dans la Communauté des Etats indépendants (CEI), fondée en 1991 sur les ruines de l’URSS avec douze pays membres (Russie, Biélorussie, Ukraine, Moldavie, Géorgie, Azerbaïdjan, Arménie, Kazakhstan, Ouzbékistan, Turkménistan, Tadjikistan et Kirghizstan).

Le G.U.U.A.M. est le premier groupement volontaire d’Etats indépendants dans la zone de l’ancienne URSS et de la CEI. Les pays du G.U.U.A.M. perçoivent la Russie comme toujours plus dominatrice dans la CEI et résistent à tout renforcement d’intégration aux dépens de leur souveraineté. La CEI est dorénavant profondément divisée en deux groupes : le groupe russophile et le groupe pro-occidental. La Russie n’arrive pas non plus à consolider et étendre à l’intérieur de la CEI sa propre alliance de sécurité, le Traité de sécurité collectives (TSC), signé en 1992 à Tachkent (Ouzbékistan) par neuf pays membres, et qui incarne la tentative russe de restauration d’un bloc militaire. D’ailleurs le Traité est renégocié en 1998 et la Géorgie, l’Ouzbékistan et l’Azerbaïdjan retirent leur adhésion. Le TSC de la CEI reste avec six membres : la Russie, la Biélorussie, l’Arménie, le Kazakhstan, le Kirghistan, et le de facto protectorat russe le Tadjikistan. La réussite du G.U.U.A.M. participerait à la désintégration de la CEI. Et, sur une carte des axes d’alliances émergentes, l’animation des combinaisons d’axes est éloquente (entre l’élargissement à l’est européen de l’Otan, la tentative de solidification par la Russie du TSC, l’émergence du G.U.U.A.M. et « l ’axe » des 4 mini-Etats parias) : on y voit le jeu d’encerclement et de contre-encerclement à l’œuvre entre Washington et Moscou. Le groupe G.U.U.A.M. serait-il une « contre-alliance » organisée de l’extérieur, donc une alliance masquée, opérant au sein même des systèmes d’alliance visés : la CEI et le TSC ?

En 1999 à Washington, le G.U.U.A.M. devient le G.U.U.A.M., avec l’adhésion de l’Ouzbékistan, pays de la mer Caspienne producteur de pétrole, frontalier de l’Afghanistan, et qui se sent en 1999 menacé par l’instabilité que le régime des Talibans à Kabul provoque dans la région. Les cinq présidents du G.U.U.A.M. signent le 24 avril 1999, en marge du Sommet des 50 ans de l’Otan, la « Déclaration de Washington » qui consolide le groupe et officialise l’adhésion ouzbek. L’adhésion ouzbek au G.U.U.A.M. à l’occasion du sommet de l’Otan est significative, car elle coïncide avec les renégociations sur le Traité de sécurité collective (TSC) de la CEI. La Déclaration rappelle les projets de coopération pour le corridor eurasien et avec l’Otan, qui sont énoncés en 1997. Elle y ajoute le projet de forces G.U.U.A.M. pour le maintien de la paix. En août 1999, la Russie, de son côté, exprime la première fois officiellement sa colère et son hostilité envers le G.U.U.A.M., par la voix de son ministre des Affaires étrangères Igor Ivanov, qui déclare que le G.U.U.A.M. est une « organisation politique qui tend à évoluer en une union politico-militaire » (6). Le groupe G.U.U.A.M. le nie, mais de toute évidence, il se peut qu’il poursuive des buts militaires (7).

L’année suivante en 2000, le groupe trouve son « parrain ».

4) Le début du dialogue G.U.U.A.M.-Etats-Unis 

La signature présidentielle du « Mémorandum de New York », le 6 septembre 2000 en marge du sommet de l’Onu, fait faire au G.U.U.A.M. un progrès sans précédent. Le Mémorandum entérine le « Communiqué de Strasbourg » et la « Déclaration de Washington ». On discute aussi de la préparation du premier sommet officiel des chefs d’Etats du G.U.U.A.M. prévu pour 2001, en vue d’institutionnaliser l’organisation. Cette année-là, les cinq trouvent leur futur « parrain ». Ce n’est ni l’Otan, ni l’OSCE et encore moins l’Onu ou l’UE. L’Otan, et notamment le CPEA Otan, n’ont pas voulu directement agir. Pourtant, l’Otan déclare en juin 2000 son soutien au G.U.U.A.M., par la voix de son secrétaire général George Robertson dans une interview par Radio Free Europe (RFE), et le G.U.U.A.M. fait de l’Otan une « référence-mère ». « La mère naturelle du G.U.U.A.M. est représentée par les négociations sur le TFCE et notre mère d’adoption est l’Otan », déclare l’ambassadeur géorgien aux Etats-Unis lors d’un séminaire sur le G.U.U.A.M., organisé en mai 2000 par l’université de Standford et RFE (8). Devant l’émergence du G.U.U.A.M., un seul pays, mais une méga-puissance planétaire, va agir et initier un dialogue : les Etats-Unis. Le Mémorandum de 2000 pose d’ailleurs explicitement les Etats-Unis comme partenaire stratégique.

En décembre de cette année 2000, un « cadre consultatif G.U.U.A.M.-Etats-Unis » est inauguré en tant que nouveau forum, au niveau des ministres des Affaires étrangères. Ce forum est décidé lors d’une réunion entre les ministres du G.U.U.A.M. et Madeleine Albright, la secrétaire d’Etat américaine, à l’occasion et en marge de la Conférence de l’OSCE à Vienne, qui par ailleurs est un échec par le refus de la Russie de changer sa politique (9). Au nouveau forum, on discute du corridor eurasien et de sécurité régionale.

À partir de ce moment-là, il ne se passe rien dans le G.U.U.A.M. sans les Etats-Unis. Le premier sommet officiel du G.U.U.A.M. se tient à Yalta (Ukraine) les 6 et 7 juin 2001. Deux jours auparavant, dans une interview organisée par le département d’Etat américain, le nouveau secrétaire d’Etat Richard Armitage réaffirme le soutien américain au G.U.U.A.M. (10). Pour ce premier sommet, la signature de « la Charte G.U.U.A.M. » donne une base légale au groupe. La Charte fonde ses piliers dans le Communiqué de 1997, la Déclaration de 1999 et le Mémorandum de 2000, et établit une structure organisationnelle, avec des sommets annuels des chefs d’Etats, des cessions des ministres des Affaires étrangères comme pouvoir exécutif, et le Comité des coordinateurs nationaux (CCN).

Le G.U.U.A.M. a trouvé son « parrain », mais personne ne sait s’il va fonctionner. Le groupe reste une union informelle sans réalisations concrètes et échoue à devenir une véritable organisation.

5) Accélération de l’implication américaine par les effets du 11/9

Par la suite, la géopolitique post-11 septembre 2001 accélère largement l’implication des Etats-Unis dans les pays du G.U.U.A.M.. La « connexion américaine » va consolider le G.U.U.A.M., car les Etats-Unis, dans leur guerre contre les Talibans et dans la lutte anti-terrorisme, obtiennent des arrangements militaires spéciaux avec l’Ouzbékistan et la Géorgie (11). Le dialogue G.U.U.A.M.-Etats-Unis se poursuit entre les ministres G.U.U.A.M. des Affaires étrangères et le département d’Etat américain, notamment représenté par Lynn Pascoe, assistant député au Secrétariat d’Etat pour les affaires européennes et eurasiennes (en décembre 2002 à Porto (Portugal), en février 2003 à Baku, et en mai 2003 à Tbilissi) (12). Les participants discutent du « programme cadre G.U.U.A.M.-Etats-Unis » et du projet commun de « Law Enforcement » avec la création d’un centre virtuel, ainsi que de la préparation du 3e sommet des chefs d’Etats du G.U.U.A.M. prévue pour juillet 2003 à Yalta (Ukraine). Entre-temps, la Russie transforme en mai 2003 le TSC de la CEI en Organisation de sécurité collective (OSC), consolidant ses six membres russophiles.

Le 3e sommet du G.U.U.A.M., tenu les 3 et 4 juillet 2003 à Yalta, entérine officiellement la collaboration du groupe avec les Etats-Unis, par la signature du « programme cadre G.U.U.A.M.-Etats-Unis ». Ce 3e sommet G.U.U.A.M. est une réussite mais aussi un échec, car trois présidents sont absents, seul le « noyau dur » est là : l’Ukraine (Kuchma) et la Géorgie (Chevardnadze) (13). La délégation américaine est menée par Steven Pifer, assistant député secrétaire d’Etat pour les affaires européennes et eurasiennes. Les accords signés stipulent deux initiatives. La première, c’est la protection militaire du corridor pétrolier eurasien. Les accords prévoient l’entraînement par l’armée américaine d’unités locales anti-terroristes mobiles, pour sécuriser les pipelines, combattre le terrorisme mais aussi pour sécuriser les frontières et le contrôle des douanes. En Géorgie et en Azerbaïdjan, le Consortium chargé du corridor pourrait exiger la militarisation de la zone de pipelines par les armées géorgienne et azérie (14). La deuxième initiative est la lutte antiterroriste. Les accords prévoient la création de deux « bureaux » : à Kiev (Ukraine) un centre virtuel de lutte anti-terroriste et anti-criminelle, et à Baku un centre de système d’échange d’information inter-étatique.

Conclusion 

Le G.U.U.A.M. échoue à devenir une organisation sur la scène internationale. Le groupe reste opaque en soi, et ambigu sur ses véritables intentions. Mais son apparence « masquée » fait peut-être écho au fait que les 4 conflits gelés (Transnistrie, Abkhazie, Ossétie du Sud et Haut-Karabakh) sont eux-même des conflits masqués, indirects, qui ne disent pas leur nom.

Le G.U.U.A.M. souffre aussi d’un malaise organisationnel, avec des sommets toujours retardés et des attaques répétées de la part de la Russie sur les pays membres. C’est une alliance vulnérable en soi. En outre, les gouvernements des pays d’Europe occidentale et les grandes compagnies pétrolières préfèrent soutenir des projets de corridors de transport hors Ukraine, et c’est la Turquie qui aujourd’hui bénéficie du plus grand soutien et qui possède des pipelines déjà en construction. (Voir le projet BTC).

Par ailleurs, sans l’aide des Etats-Unis, le G.U.U.A.M. n’existerait pas. En tant que nouvel axe d’alliance sans la Russie, il a indiscutablement des intérêts communs avec les Etats-Unis. Les tendances pro-américaines de la Géorgie, de l'Azerbaïdjan ou de l'Ouzbékistan, ne sont pas nouvelles, elles n'ont fait que se confirmer depuis les années 90. Mais l'accélération de l'implantation américaine en Eurasie aurait davantage de rapport avec le changement d'attitude à Washington (11/9 + Bush) qu'avec le G.U.U.A.M..

Cela dit, l’émergence et le développement du G.U.U.A.M. participent au mouvement du « basculement des influences » qui est à l’œuvre aujourd’hui en Eurasie et plus particulièrement en Transcaucasie et Asie centrale. D’une zone sous influence militaire russe, l’ensemble de la région est en passe de devenir une zone sous influence militaire américaine, et le G.U.U.A.M. ressemble à un pion dans cette gigantesque « manœuvre » qui pourrait faire basculer le monde. En effet, pour la première fois dans l’Histoire, un Etat unique, non eurasien et puissance maritime (les Etats-Unis) est en passe de dominer la scène principale du monde : une zone de l’Eurasie, la zone pivot des relations internationales, le « Heartland » des géopoliticiens, le massif continental eurasien où les terres sont inaccessibles aux navires des puissances maritimes (15).

Enfin, quoi qu’il en soit, l’idée du G.U.U.A.M. présuppose la résolution des conflits gelés, donc des négociations avec la Russie. Or l’hostilité de la Russie envers le G.U.U.A.M. et l’opacité même du groupe ne présagent rien de bon. Le groupe serait-il en train de disparaître? Depuis le dernier sommet en 2003, il ne donne plus aucun signe d’activité.

 

 

1. « The G.U.U.A.M. group, history and principles », briefing paper, Washington, novembre 2000 (www.GUUAM.org).

2. « The TRACECA overview » (www.bs-petra.org) et « the Inogate projects » (www.inogate.org).

3. GOBLE, Paul, « New players in Caucasus », RFE/RL (Radio Free Europe/Radio Liberty), Prague, avril 1996 (www.rferl.org).

4. Réunion des présidents du G.U.U.A.M, Communiqué conjoint, Washington,10/10/1997,  (www.GUUAM.org).

5. « New group of 4 arises in CIS space », The Monitor Interview, Jamestown Foundation, Washington, 26/11/1997, (www.Jamestown.org).

6. TORBAKOV, Igor, « G.U.U.A.M.’s loss is Russia’s gain », The Central Eurasia Project of the Open Society Institute (OSI) of the Soros Foundation, New-York, 4/18/2001, (www.eurasianet.org).

7. SMITH, Dr M. A. , « Geopolitical challenges to Moscow in the Transcaucasus » , Military Analysis Network, Federation of American Scientist, Washington, Septembre 1999, (www.fas.org/man).  

8. LIEVEN, Anatol, « G.U.U.A.M.: What Is It, and What Is It For? », Eurasia Insight, New-York, 18/12/2000, www.eurasianet.org/departments/insight. La déclaration de l’ambassadeur géorgien Tedo Japaridze lors du séminaire organisé par RFE et Paul Goble est disponible sur www.GUUAM.org/conf/amb_geor_GUUAM_17may00.htm

9. « Unites-States-G.U.U.A.M. Forum created », Fortnight in Review of the Jamestown Foundation, Volume VI, Issue 23, Washington, 01/12/2000, (www.Jamestown.org).

10. RICHARDS, Ken, « Transcription of the interview of the American State Department Secretary Richard Armitage about G.U.U.A.M. », US department of State, Office of Broadcast Services, Washington, 05/06/2001.

11. « The American connection might consolidate G.U.U.A.M. », The Fortnight in Review of the Jamestown Foundation, Washington, novembre 2001, (www.Jamestown.org).

12. « Joint Statement G.U.U.A.M.-United States », Washington, 24/05/2003 (www.GUUAM.org/doc/browse.html).

13. KUZIO, Taras and BLAGOV, Sergei, « G.U.U.A.M. makes comeback bid with US support », Eurasia Insight, New-York, 01/08/2003 (www.eurasianet.org).

14. LADOUCEUR, Micheline , « La Militarisation des corridors de pipelines en Amérique latine », Globalresearch, Centre for Research on Globalization, Canada, 23/05/2003 (http://globalresearch.ca/articles/LAD305A.html).

15. BRZEZINSKI, Zbigniew Le Grand Echiquier, l’Amérique et le reste du monde, Editions Bayard, Paris, 1997.



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