Note d'Analyse
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Réf. GRIP DATA : G1017
Date d'insertion : 23/05/2002

 

Commentaire sur l’accord Bush-Poutine
et l’apparente dénucléarisation du monde

Par William D. Hartung

A première vue, l’accord russo-américain visant à réduire de 2/3 l’arsenal nucléaire des deux puissances au cours des 10 prochaines années représente une étape charnière de la période de l’après Guerre froide. Mais à y regarder de plus près, cette dernière « victoire » diplomatique du président Bush est une épée à double tranchant qui laisse entrevoir le pire. Bien loin d’éclipser définitivement la période de la Guerre froide, ce nouvel accord de désarmement maintient la perspective d’une « destruction mutuelle assurée », voire d’une ère de « destruction unilatérale assurée, à l’américaine » comme le prétend Richard Butler, spécialiste des armements nucléaires.

En exprimant son soutien à cet accord signé fin mai en Russie, le sénateur démocrate Joseph Lieberman du Connecticut a involontairement évoqué l’une de ses principales faiblesses, en notant que « même après cette signature historique, les deux pays possèdent suffisamment d’armes nucléaires pour se détruire l’un l’autre et le reste du monde ». Et c’est bien là que le bât blesse : l’accord est loin d’être suffisant.

En maintenant fermement leur capacité de destruction massive, les Etats-Unis et la Russie ne respectent pas l’engagement pris dans le cadre du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP) d’éliminer au plus tôt et « de façon non équivoque » leur arsenal nucléaire. Cette manière de faire, que l’on pourrait résumer par l’adage « faites comme je dis, pas comme je fais », dans le domaine de la non-prolifération et de la part des deux plus grandes puissances nucléaires du monde, ne va pas manquer de saper les efforts menés parallèlement pour inciter les nations du seuil à renoncer à ces armes dévastatrices.

A la lumière de la Nuclear Posture Review de l’administration Bush qui prône le développement de nouvelles armes nucléaires, davantage « utilisables », et qui permet au Pentagone de considérer plus largement l’option nucléaire lors d’un conflit, l’accord Bush-Poutine réoriente bel et bien la course aux armements nucléaires plutôt qu’il n’encourage un quelconque désarmement.

Plus concrètement, l’accord prévoit une période de dix ans pour réaliser les réductions envisagées par les deux puissances, leur permet de garder « en réserve » – au lieu de détruire – des milliers d’ogives désactivées et donne à chacune des parties le droit de se retirer de l’accord sur simple préavis de 90 jours. Le Pentagone se réserve donc clairement la possibilité de renégocier rapidement les réductions de l’arsenal nucléaire américain quand il le souhaite, alors même que le développement de nouveaux types d’armes nucléaires continue. Si l’on considère par ailleurs le droit – qui n’a pas été mis en cause par cet accord – que s’arroge le Pentagone de continuer à élaborer un système de défense anti-missiles coûteux et à géométrie variable, il est clair que c’est une véritable domination nucléaire américaine sans partage qui est en train de s’ébaucher.

D’autre part, si l’on prend en compte le fait que les dépenses effectuées pour la « Nouvelle Triade » comme l’appelle le Pentagone – composée de systèmes de frappe à longue distance, de défenses anti-missiles balistiques et d’un nouveau complexe de production d’armes nucléaires – sont susceptibles d’être augmentées de plus de 30 milliards USD au cours des cinq prochaines années, on ne peut que conclure que le nouvel accord ne présage aucune avancée spectaculaire en matière de désarmement. C’est dire si les fabricants d’armes comme Lockheed Martin, Boeing et Bechtel s’accommodent parfaitement de l’accord Bush-Poutine.

Comme l’a énoncé un fonctionnaire de l’administration Bush, « ce sur quoi nous nous sommes mis d’accord dans le cadre de ce traité était ce que nous nous apprêtions à faire de toute façon. C’est un traité comme on les aime ». Pas de doute. Mais en refusant de céder le moindre pouce de terrain afin d’assurer une « flexibilité » maximale aux planificateurs nucléaires américains, le président Bush est en train de gaspiller une chance historique d’obtenir des réductions importantes et permanentes de l’arsenal nucléaire global.

En outre, de plus amples réductions, vérifiables des deux côtés, qui ramèneraient l’arsenal de chacun à un niveau de 200 à 500 ogives stratégiques plutôt que de 1.700 à 2.000 comme le prévoit la proposition actuelle, auraient permis à Washington et Moscou d’exercer des pressions envers les Etats qui détiennent l’arme nucléaire, comme la Grande-Bretagne, la France, la Chine, l’Inde, le Pakistan et Israël (qui dispose probablement d’un arsenal de 200 ogives), afin qu’ils éliminent leur propre arsenal. Une démarche prônant des réductions multilatérales aurait également permis d’obtenir plus facilement l’accord des pays du seuil de ne pas aider des nations comme l’Irak, l’Iran ou la Corée du Nord, à développer leurs propres armements de destruction massive.

Plus important encore, au moment où l’administration Bush prétend que la lutte contre le terrorisme est sa plus haute priorité, le nouvel accord ne fait rien pour réduire les réserves massives et peu sécurisées d’armes nucléaires tactiques et de matériaux fissiles de la Russie.

En effet, selon l’accord, les Etats-Unis sont autorisés à maintenir en « réserve active » les armes désactivées en échange de quoi, la Russie a carte blanche quant à son propre stock d’armes nucléaires. Or, ce sont les importants stocks d’armes nucléaires russes – et non les modestes programmes nucléaires des soi-disant Etats de « l’Axe du Mal », l’Irak, l’Iran et la Corée du nord – qui risquent plus vraisemblablement de tomber aux mains de groupes terroristes. Pour mener à bien son but suprême, l’administration américaine aurait dû concéder des réductions plus importantes et limiter son programme inconsidéré de défense anti-missiles en échange d’un accord de coopération visant la destruction rapide des armes nucléaires excédentaires russes et américaines.

Heureusement, l’accord Bush-Poutine est loin de clore les débats en matière de réduction nucléaire. Le gouvernement américain a accepté de continuer à discuter avec Moscou de la destruction des armes désactivées. Parallèlement, début mai, le Comité des services armés du Sénat a proposé de réduire les dépenses en matière de défense anti-missiles de plus de 800 millions USD et de mettre fin au financement du « Robust Nuclear Earth Penetrator », une arme de faible intensité conçue pour détruire les bunkers souterrains. Ce sont de faibles lueurs d’espoir que l’opinion publique devrait relayer en exigeant haut et fort l’élimination concrète et progressive des armes nucléaires et en refusant la doctrine des « bombes atomiques utilisables » et de la nécessaire « flexibilité » des développements nucléaires.

Quand Ronald Reagan, véritable modèle politique pour le président Bush, a compris que l’utilisation effective des armes nucléaires aurait des conséquences désastreuses, il a immédiatement réorienté la politique américaine vers leur élimination. Bien sûr, la prise de conscience de Reagan en cette matière s’est faite dans un contexte radicalement différent. Reagan s’est vu obligé de reconsidérer le credo unilatéraliste de « paix par la force » sur lequel il avait fait campagne, sous la pression d’un mouvement anti-nucléaire grandissant et face à un dirigeant soviétique réformiste dont les propositions ne pouvaient être dédaignées.

A l’occasion du 20ème anniversaire de la manifestation pour le désarmement qui avait rassemblé un million de personnes à Central Park le 12 juin 1982, les citoyens américains doivent impérativement exprimer leur voix. Car le président Bush aurait bien besoin de se faire entendre dire que son plan pour éradiquer la menace nucléaire est loin d’être suffisant. La seule façon de protéger le peuple américain – et le monde – de la menace nucléaire, c’est de prendre des mesures fermes de dénucléarisation totale, une fois pour toutes. Nous n’avons pas à accorder à un gouvernement – quel qu’il soit – une quelconque « flexibilité » lui permettant de relancer la course aux armements nucléaires au gré de son bon vouloir.

* * *

William D. Hartung est chargé de cours au « World Policy Institute » de la « New School » de New York et auteur d’un rapport sur le rôle joué par le lobby de l’industrie de l’armement dans l’élaboration de la doctrine nucléaire de Bush, bientôt disponible sur le site Internet de l’Institut www.worldpolicy.org/projects/arms. Le présent article est paru en anglais sous le titre « Bush-Putin Deal : Making the World Safe for Nuclear Weapons ». Contact : Frida Berrigan, World Policy Institute, 66 Fifth Avenue, 9th floor, New York, NY 10011. Téléphone : +1-212-229 5808 x 112. Fax : +1-212-229 5579. E-mail : BerrigaF@newschool.edu


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