grips.gif (1552 octets) Réf. GRIP DATA:

G1003

Date d'insertion:

30/04/01

Etats-Unis : des dépenses militaires délirantes

par Marc Schmitz, Attaché de recherche au GRIP

(article publié dans l'hebdomadaire luxembourgeois WOXX, avril 2001)

Bombardement de l’Irak, refus de signer le Traité d’Ottawa sur l’interdiction des mines antipersonnel, lancement de la construction de nouveaux satellites espions, volonté affichée d’aller de l’avant avec le projet de bouclier antimissiles…, voilà des signes qui ne trompent pas. Les premiers mois de la présidence Bush s’inscrivent résolument dans une logique militariste – déjà enclenchée, il est vrai, dans les dernières années de l’ère Clinton – et qui nous rappelle des temps qu’on espérait révolus.

Mais faut-il s’en étonner puisque des Donald Rumsfeld (Défense), Richard Armitage (secrétaire d’Etat adjoint) ou encore Dick Cheney (vice-Président) – trois personnages-clé de l’équipe présidentielle – ont tous été formés au moule de la Guerre froide ?

Le budget du Pentagone va, d’ici peu, dépasser les 300 milliards de dollars alors qu’il est déjà largement supérieur aux dépenses militaires de la Russie, de la Chine, du Japon, de la Grande-Bretagne, de l’Allemagne et de la France réunis ! Si les prévisions officielles se confirment, le cycle haussier devrait s’amplifier et les Etats-Unis atteindraient 325 milliards de dollars en 2005 (point culminant historique sous l’administration Reagan : environ 350 milliards). 

D’autres chiffres sont tout aussi éloquents : alors que les dépenses militaires mondiales sont passées de 1,2 billions de dollars en 1985 à 785 milliards en 1998, la part américaine est passée de 30 à 36%. Ensemble, les Etats-Unis et leurs alliés, avant tout l’OTAN, déboursent trente fois plus que les sept pays considérés par Washington comme des « Etats voyous » (Cuba, Iran, Irak, Corée du Nord, Libye, Soudan et Syrie) et totalisent, par ailleurs, 63% de l’ensemble des dépenses militaires…

Se pose dès lors la question : pourquoi gaspiller tant d’argent, en l’absence d’ennemi crédible ?

Hausse des dépenses militaires : les raisons

La tendance à une augmentation du budget du Pentagone s’explique en premier lieu par la question du recrutement et du maintien d’un personnel de qualité ainsi que l’assurance de la disponibilité des forces de combat US. En fait, dès le lendemain de la Guerre froide et la Base Force Review de 1991, les Américains envisagent le scénario des « deux conflits régionaux majeurs » simultanés, objectifs confirmés sous Bill Clinton, où ils furent rebaptisés « guerres majeures de théâtre ».

Officiellement, les cibles prises pour modèle de ce schéma stratégique ont toujours été l’Irak et la Corée du Nord, les deux « parias » par excellence. Mais vu la disproportion manifeste entre la puissance de feu de ces deux pays et celle du géant américain, on peut se demander si les véritables cibles de ces « deux guerres majeures » ne sont pas, tout compte fait, la Russie et la Chine, les deux seuls à pouvoir éventuellement contester l’hégémonie des Etats-Unis.

Cette logique des troupes « insuffisamment préparées », on la retrouve notamment dans le rapport trimestriel du Pentagone sur l’état de préparation des forces américaines, le Quaterly Readiness Report to the Congress. Celui couvrant le second trimestre 2000 affirmait ainsi que l’état de préparation est en progrès sensible grâce à l’accroissement du budget de la Défense, mais qu’il faudrait, bien sûr, des efforts supplémentaires. Selon ce rapport, le passage d’opérations comme la campagne aérienne du Kosovo à une guerre majeure de théâtre ne poserait pas de problème, mais le passage à une seconde guerre majeure comporterait des risques. Non pas que l’Amérique pourrait être défaite, hypothèse impensable selon le Pentagone, mais tout simplement qu’elle pourrait subir plus de pertes humaines !

Si tout le monde s’accorde pour affirmer que le personnel est la clé de voûte de toute armée moderne, l’on constate toutefois, à l’examen des récentes demandes de budget, que si la préparation des troupes apparaît comme l’objectif premier, les priorités budgétaires actuelles du Pentagone se situent ailleurs.

Selon le Future Years Defense Plan, le « plan quinquennal » (2000-2005) du secteur de la Défense, le financement du personnel aura augmenté, d’ici quatre ans, de 22,3%, celui des Opérations & Maintenance – un élément majeur de la disponibilité des troupes – de 16,6%, alors que les sommes allouées au poste Acquisitions auront augmenté massivement de 53,3%. En fait, c’est ce dernier poste qui bénéficie de l’augmentation la plus élevée de tous les départements de la Défense car le Pentagone ne cesse d’investir des milliards de dollars dans l’acquisition de nouveaux systèmes d’armement.

Le poids du lobby militaro-industriel

Si le budget fédéral annuel est élaboré dans les bureaux de la Maison-Blanche, le fin mot revient toutefois au Congrès. Pourquoi y a-t-il tant de députés pour voter en faveur de dépenses militaires incroyablement élevées ? Il faut d’abord savoir, qu’outre-Atlantique, il est mal vu de paraître « timoré » sur les questions de défense. Très vite, on est taxé d’ « antipatriotique », ce qui compromet toute éventuelle réélection.

Par ailleurs, les membres du Congrès se laissent facilement convaincre par l’argument économique des industriels de l’armement : dépenses militaires élevées et constantes = maintien et création d’emplois. Et comme l’électeur américain attend notamment de ses députés qu’ils puissent amener l’argent fédéral vers leurs districts et l’Etat où ils ont été élus, les entreprises d’armement jouent sur du velours. D’autant que les plus gros contrats fédéraux concernent le département de la Défense (et les programmes de transport).

Afin d’augmenter leur poids politique, plusieurs entreprises vont jusqu’à engager des sous-contractants de manière ciblée, en vue d’étendre leur influence et donc le soutien politique de leurs projets. Par exemple, le programme controversé de l’armée de l’air concernant l’avion de chasse F-22 implique des entreprises et des sous-contractants dans pas moins de 45 Etats.

Le fait que l’argent investi dans le domaine militaire crée moins d’emplois que dans d’autres secteurs – des études sérieuses le prouvent – n’a jusqu’ici pu inverser la tendance. Peu de politiciens sont désireux de « brader » les jobs existants de leurs circonscriptions en vue d’en créer éventuellement davantage ultérieurement. Une fois de plus, c’est la logique du « court terme » qui l’emporte…

D’autres facteurs expliquent la hausse des budgets militaires. Les partisans d’une augmentation font ainsi remarquer que les budgets Acquisitions seraient tombés dangereusement bas, depuis les années 80, et qu’il est grand temps de remplacer et de moderniser. L’armée est ainsi en train de développer trois avions de chasse différents, le F-22 pour l’armée de l’air, le Super Hornet pour la marine et le chasseur de frappe pour l’armée de l’air, la marine et les Marines. Ces trois programmes vont, à eux seuls, exiger 350 milliards de dollars dans les trente prochaines années. 

En attendant, aucun autre pays au monde n’est ni prêt, ni capable, de développer des systèmes d’armes aussi sophistiqués…

Une timide contestation

Contre cette dérive inquiétante, des voix minoritaires se sont élevées. Celles, par exemple, de ténors de la première période de l’administration Clinton, comme William Perry, mais aussi John Shalikashvili, chef d’état-major interarmes de 1993 à 1997. « Nous n’avons pas besoin de gaspiller des milliards de dollars à nous armer pour mener une guerre que nous avons déjà gagnée », s’insurge de son côté Lawrence Korb des « Dirigeants d’affaires pour des priorités raisonnables », une association de près de 500 chefs d’entreprise et responsables militaires à la retraite.

Mais à l’heure qu’il est, leur argumentation n’a guère porté. Inutile de préciser que cette surenchère en matières militaires – témoignage d’un retour en force de l’esprit de Guerre froide – se fait au détriment des dépenses sociales et environnementales.

Les Etats-Unis devraient admettre que les actions préventives – diplomatie, développement économique mondial, éradication de la pauvreté, promotion des droits humains – qui s’attaquent aux causes profondes des conflits, sont les voies qui mènent à terme vers la paix et la stabilité mondiale. Mais aussi longtemps qu’une majorité d’Américains n’adhère pas à cette philosophie et que le gouvernement mise avant tout sur le militaire comme principal outil de sa politique étrangère, la logique militariste l’emportera…

 


Groupe de recherche et d'information sur la paix et la sécurité
70 Rue de la Consolation, B-1030 Bruxelles
Tél.: +32.2.241 84 20 - Fax : +32.2.245 19 33
Internet : www.grip.org - Courriel : admi@grip.org 

Copyright © GRIP - Bruxelles/Brussels, 1997-2002 -  Webmaster

La reproduction des informations contenues sur ce site est autorisée, sauf à des fins commerciales, moyennant mention de la source et du nom de l'auteur.

Reproduction of information from this site is authorised, except for commercial purposes, provided the source  and the name of the author are acknowledged.