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Réf. GRIP DATA:

G1000

Date d'insertion:

10/06/01

 

 

Le bouclier antimissiles : une locomotive

par, Aris Roubos, journaliste, chercheur associé au GRIP

 

Une locomotive destinée à relancer la « stratégie intégrale » américaine au XXIè siècle. C’est en ces termes qu’il convient de percevoir le bouclier antimissiles aux dimensions globales, tel qu’envisagé apparemment par l’administration de George W. Bush. En l’absence de menace [1] à sa sécurité sur la scène mondiale, Washington s’apprête à se créer de nouveaux ennemis, en particulier la Chine. En ce sens, la justification du bouclier antimissiles est à rechercher dans son caractère multidimensionnel. Se servant de l’instrument militaire, l’équipe de George W. Bush, tout en relançant la demande intérieure, ce qui profitera directement au secteur défense-aérospatial, apporte indirectement des réponses en termes de compétitivité aux entreprises américaines présentes sur la scène mondiale de la « société de l’information ». En finale, grâce au dispositif antimissiles, et ses aspects globalisants, « systémiques », l’administration républicaine réussit à mobiliser tous les acteurs (économiques, militaires, politiques) derrière une vision politique à long terme.

Le Pentagone est-il suffisamment adapté afin de répondre aux pressions économiques et financières (voir ci-contre) ? Rien n’est moins sûr. De nombreux intérêts particuliers font écran qui, livrés à eux-mêmes, empêcheraient par-là même l’appareil militaire de servir d’instrument de relance de la « nouvelle économie ». Le recours traditionnel à l’instrument militaire, dans le cadre de la politique de puissance des Etats-Unis, a profondément ancré diverses postures, considérées par certains observateurs comme « parasites ». Elles émanent de plusieurs acteurs intéressés à la hausse des dépenses de défense. Il convient de bien les distinguer. Tout d’abord, le Pentagone, dans sa lutte de pouvoir avec les autres acteurs de l’establishment, a parfois tendance à minimiser ses capacités réelles. Dans le même ordre d’idées, une « compétition interarmes » oppose les différentes composantes (US Navy vs. US Air Force…) du Pentagone qui défendent chacune leur propre système d’armes. D’autre part, des projets clientélistes (les « pork barrel funds ») poussent certains membres influents du Congrès à défendre tel système d’armes produit dans leur Etat. Enfin, le souci de préserver la base industrielle de défense conduit les protagonistes, y compris l’administration au pouvoir, à subventionner des programmes militaires inutiles.

En outre, ces intérêts particuliers se coalisent, suivant les circonstances, autour des deux grands courants qui s’affrontent, au sein même du Pentagone, avec pour objectif de façonner les structures des forces armées en ce début de XXIè siècle. Au sein de la « communauté stratégique », les tenants du scénario désormais classique (qui a émergé de la guerre du Golfe) des « deux conflits régionaux simultanés » s’opposent aux promoteurs de la « révolution dans les affaires militaires » (« Revolution in Military Affairs » ou RMA). Au risque d’être schématiques, nous dirons que les premiers sont davantage intéressés au développement de plates-formes héritées de la guerre froide (chars, chasseurs tactiques, obusiers lourds, porte-avions…) que les seconds qui, globalement, désirent mettre en place de nouvelles plate-formes, plus précisément de nouveaux systèmes (le « système de systèmes » ?). Par opposition à la plate-forme, qui se suffit à elle-même, le système devrait permettre la mise en place d’un réseau global « sans couture », sur lequel se connecteraient différentes plates-formes et sous-systèmes. « Aujourd’hui, la focale des systèmes informationnels ne réside plus dans les plates-formes mais dans le réseau […]. Ce passage constituant de la plate-forme au réseau comme lieu de la puissance est le noyau conceptuel de notre nouvelle vision de la guerre » [2].

De surcroît, aux systèmes d’armes, doctrines… supportés par ces deux « écoles stratégiques », le pouvoir politique a « imposé », dans le courant de la décennie 1990, les missions liées aux gestions des crises. Les coûts additionnels induits par ce genre d’obligations expliquent les déclarations de responsables de l’équipe Bush, lors de la récente campagne électorale. Ces derniers suggéraient le désengagement des Etats-Unis des missions de maintien de la paix considérées comme superflues.

La réponse budgétaire constitue la manière la plus directe pour résoudre les conflits d’intérêts cristallisés autour du Pentagone, et émanant des acteurs stratégiques, politiques et industriels. C’est d’ailleurs à ce type de réponse que l’administration Clinton s’est résignée puisque, inversant le cours à la baisse entamé dès 1986, l’exécutif a, depuis trois ans, augmenté sensiblement le budget de la défense (qui s’élèvera à quelque 325 milliards de $ pour l’année fiscale 2002), révisant continuellement à la hausse ses plans à long terme [3].

Toutefois, dans ce contexte, il est douteux que la simple relance des commandes militaires puisse apporter une réponse efficace à la récession qui s’annonce, si elle n’est pas accompagnée d’une restructuration importante au sein du Pentagone. L’administration Bush s’est effectivement engagée sur cette voie. Sous l’égide du secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, le Pentagone se livre à une révision stratégique de fond en comble, commandée à une vingtaine de panels, qui officient dans le secret et à l’abri des sollicitations des milieux militaires, économiques et politiques exprimant des intérêts sectoriels. L’objectif officiel : adapter l’appareil militaire aux défis majeurs qui se profilent en ce début de XXIè siècle. En ce sens, l’administration Bush a semblé pencher en faveur des promoteurs de la RMA. Dès la campagne électorale pour les présidentielles de novembre dernier, George W. Bush et son équipe avaient annoncé leur intention de « dépasser une génération d’armements ». Le président américain confirmait cette approche dans un discours, prononcé le 13 février dernier à Norfolk (Virginie). A cette occasion, il déclarait : « Notre objectif est d’avancer au-delà d’améliorations marginales, de manière à développer de nouvelles technologies qui soutiendront une nouvelle stratégie ». Néanmoins, les éléments ayant filtré de la revue stratégique en cours, indiquent un certain rééquilibrage [4], voire des obstacles majeurs, érigés par les « partenaires » politiques et militaires [5], qui sont autant de pièces centrales dans le processus décisionnel, notamment budgétaire.

Le « costume trop étroit » de la guerre froide

Dès lors, sans même attendre les conclusions de ces études et dans la précipitation, le président américain annonce son engagement ferme et définitif en faveur du bouclier antimissiles. Ce développement n’est pas l’effet du hasard. Confrontée aux forces centrifuges intéressées (pour des raisons sectorielles et particulières) à la relance des dépenses d’armements, la nouvelle équipe au pouvoir se saisit du système d’armes qui émerge : le bouclier antimissiles. Fédérateur, ce dispositif parvient à coaliser tous les acteurs en présence, relançant les commandes militaires (intervention de l’Etat au niveau des marchés de la demande), tout en offrant une perspective d’avenir à la « société de l’information », avec les retombées prévisibles (intervention publique sur les marchés de l’offre) liées à la relance de la recherche et développement, notamment de technologies spatiales.

La précipitation manifestée par George W. Bush, au mépris des alliés de Washington, est révélatrice de cette prise en compte massive des intérêts économiques, au détriment de considérations diplomatiques. La posture (revue stratégique menée dans le plus grand secret…) adoptée par le nouvel exécutif suggère surtout que, aux demandeurs traditionnels d’une relance des commandes militaires, Washington privilégie les éléments de réponse à la double crise (des marchés de la demande et de l’offre, ce dernier marché étant doublement atteint par la crise énergétique-voir ci-contre) affectant des secteurs économiques considérés comme stratégiques.

Toutefois, si de nombreux intérêts coalisés autour du Pentagone font écran, il s’avère que les commandes du Département de la Défense à des entreprises de haute technologie, présentes dans les marchés civils, n’ont plus rien d’exceptionnel aujourd’hui. A la suite des impasses relevées [6], dès la fin des années 1980, au « tout militaire » caractéristique de l’ère Reagan, une adaptation a été menée tambour battant dans le cadre de la « révolution dans les affaires commerciales » (« Revolution in Business Affairs ») conduite par le Pentagone. Celle-ci, bien qu’imparfaite, a vu le Département de la Défense isoler les technologies typiquement militaires des technologies « duales » (civiles et militaires), se transformant, dès le milieu des années 1990, afin de s’approvisionner également auprès d’entreprises civiles (achat de « technologies présentes sur étagère », compression des cycles de développement des systèmes d’armes, adoption de normes civiles, comme le standard ISO…).

La prédisposition du Pentagone en tant que client de sociétés présentes sur les marchés des technologies de l’information a récemment reçu un nouvel élan, profilant le département de la Défense comme une sorte de « mécanisme régulateur de la demande ». Ce processus se baserait sur le principe suivant, tel qu’il a été évoqué, en termes allusifs, notamment par le nouveau secrétaire à la Défense, M. Donald Rumsfeld : « La même plate-forme peut nous permettre un saut en avant en utilisant des technologies avancées » [7].

Le mécanisme en question suscite des vocations inédites. Ainsi, un dirigeant de la firme d’armements Northrop Grumman, dévoila récemment l’une des approches stratégiques de sa société, dans le développement de nouvelles technologies, qu’il qualifia de « frappes guerrières intégrées » (« integrated strike warfare »). Selon cette approche, un aéroplane serait conçu comme une pure plate-forme d’intégration de nouvelles technologies [8].

Mais une telle posture dévoile rapidement ses limites. Tout d’abord, elle risque d’ancrer pour longtemps le Pentagone dans des systèmes d’armes hérités de la guerre froide. En outre, l’utilisation massive de plates-formes militaires classiques (avions de chasse, chars…) pour intégrer de nouvelles technologies n’apporte qu’une réponse limitée, au mieux du court terme, à la crise de la « société de l’information ». En effet, le fameux « bond en avant » tant attendu, s’il se cantonne au seul marché de la demande (une relance des commandes du Pentagone), profitera essentiellement à l’appareil militaire, engrangeant de faibles retombées pour la société civile. Surtout une telle politique, axée principalement sur les seuls marchés intérieurs, n’apporte qu’une réponse limitée au niveau de la compétitivité des entreprises américaines sur la scène mondiale.

La course technologique à l’espace

Or, les secteurs les plus en demande d’une intervention de l’Etat, sont sans conteste ceux qui développent les technologies spatiales. Confrontés à la désaffection des milieux d’investisseurs, et en butte à une concurrence acharnée sur le marché mondial, ces branches industrielles doivent d’une part améliorer les performances des lanceurs et, d’autre part, réduire le poids des satellites. Aujourd’hui, à quelque 9.000 $ le kg de satellite lancé en orbite basse [9], la diffusion spatiale ne parvient pas à concurrencer les solutions traditionnelles de diffusion à large bande de fréquence, comme la fibre optique [10]. Cela retarde d’autant plus la mise en place du réseau global « sans coutures », auquel aspirent aussi bien les milieux économiques et financiers que militaires. « Si l’espace devait rester une industrie de luxe, il ne pourrait accueillir les énormes quantités d’objets constituant l’infrastructure d’une exploitation économique, ou militaire » [11], constate un adepte français de la « RMA ». Et ce dernier d’en conclure : « la baisse des coûts est donc la variable dont dépend l’avenir de l’espace… » [12].

Se profile dès lors une intervention publique sur les marchés de l’offre, ciblant cette « ingérence » sur les technologies, en particulier spatiales [13], susceptibles d’impulser un nouveau « bond en avant » à la « société de l’information ». Aux Etats-Unis, ce genre d’interventions se situe traditionnellement au niveau de la recherche & développement (R&D), principalement à des fins militaires.

Dans le cadre de la R&D militaire et de ses retombées pour les entreprises civiles, bien de l’eau a coulé sous les ponts depuis la fin des années 80. Les impasses technologiques relevées alors [14] ont également entraîné leur lot de mécanismes adaptatifs, à l’instar de ceux, cités ci-dessus, réalisés au niveau de la demande émanant du département de la Défense. En même temps, qualitativement, la demande émanant des ménages et des entreprises, avec l’apparition d’Internet, de la téléphonie mobile…, s’est progressivement rapprochée du niveau des produits initialement réservés au secteur militaire.

Concernant la transformation des services publics, des postures qualifiées par les économistes de « systémiques », bénéficiant à des secteurs économiques distincts (comme les « dot.com » et les industries aérospatiales), se sont progressivement mises en place. Cette tendance a certainement été favorisée par la séparation des nouvelles technologies en trois grandes catégories : les technologies exclusives du département de la Défense, les technologies « duales » (civiles et militaires) et civiles. Par la même occasion, l’on a assisté à une profusion de « nouvelles missions » imparties à des agences et organismes fédéraux traditionnellement investis d’autres tâches et fonctions. Ces deux phénomènes ont certainement permis des économies d’échelles par les diverses rationalisations induites. Cela favorisa du même coup une R&D générique de type « systémique » menée en amont.

Un exemple pour clarifier notre propos. On sait que le DARPA (Defense Advance Research Projects Agency), agence du Pentagone qui centralise la recherche sur des technologies avancées, est à la base de la création de l’Internet. Le même DARPA subventionne la R&D pour la mise en place de l’Internet ultra-rapide de 3è génération, dénommé Supernet. Mari Maeda, responsable du projet au sein du DARPA, déclarait l’été dernier : « A moins que nous ne continuions à subventionner la recherche, y compris la recherche sur le long terme, le monde risque de s’assécher. Les Etats-Unis sont maintenant n° 1 dans ce domaine, et les Etats-Unis ne peuvent maintenir cette supériorité à moins que nous ne continuions à subventionner la recherche » [15]. Eclairants propos…

Jusqu’à présent, nous avons envisagé les interventions publiques au niveau de la R&D. Ce ne sont pas les seules, loin de là. Une tendance récente est apparue sous l’administration Clinton : l’utilisation d’infrastructures militaires à des fins civiles. Les utilisations civiles du système GPS (Global Positioning System) NAVSTAR, originellement destiné à des besoins militaires est désormais connu. Le 1er mai 2000, l’administration Clinton a mis un terme à la « disponibilité sélective » [16] à laquelle étaient soumis les consommateurs civils du système, en leur accordant l’accès à la fréquence L2, plus précise, jusque là réservée aux militaires [17]. Le Pentagone se voit également contraint de céder des fréquences convoitées par les opérateurs de téléphonie mobile [18].

Un pactole

Dans ce contexte de double adaptation du Pentagone, le bouclier antimissiles constitue un dispositif taillé sur mesure. L’intervention sur le marché de la demande que ce système induit représente un véritable pactole pour le secteur défense-aérospatial. Certes, l’actuelle administration n’a pas encore révélé ses intentions quant à l’infrastructure antimissiles qu’elle envisage. Pour autant, nous disposons de certaines indications significatives. Le projet Clinton d’une National Missile Defense (NMD) a été évalué, en avril 2000, par un organisme attaché au Congrès (le Congressional Budget Office), à quelque 60 milliards de $. Mais ce projet se voulait « limité », se focalisant sur des lanceurs basés à terre, et ayant pour mission d’intercepter des missiles interbalistiques (ICBM). Or, une récente évaluation du Pentagone, intégrant l’ensemble des dispositifs, basés au sol et en mer, d’interception de vecteurs à courte, moyenne et longue portée, estime à 115 milliards de $ le coût d’un tel système multi-étages [19]. La pratique veut que ce genre de programme militaire soit l’objet de surcoûts (résultat de dépassements de délais, tests manqués…) importants, se situant dans une fourchette des 25-70%. Par la même occasion, en lançant le projet de bouclier antimissiles, l’administration de George W. Bush pourvoit indirectement à la construction, maintenance… d’équipements que les contractants concernés pourront exploiter aux fins de contrats civils.

Jusqu’à présent, les contrats liés aux systèmes antimissiles ont surtout alimenté la R&D. Depuis les années 50, plus de 120 milliards de $ ont ainsi été dépensés par les autorités fédérales. Dès leur origine, ces programmes ont entraîné une intervention indirecte sur les marchés civils de l’espace et par la même occasion de la « société de l’information » [20]. Quant à la nouvelle équipe au pouvoir, elle s’apprêterait à injecter quelque 8 milliards de $ supplémentaires sur une période de 7 ans [21]. Cette somme devrait être ventilée entre les systèmes au laser installés sur avion (« Airborne laser ») et dans l’espace (« Space-based laser ») ainsi qu’à une plate-forme navale. Si ces cas de figure se vérifient, cela signifie que l’on passerait à un budget de R&D de plus de 5 milliards de $ par an, consacré aux systèmes antimissiles. Du jamais vu, même à l’ « ère Reagan ».

La R&D consacrée aux systèmes antimissiles est aussi considérée comme vitale par d’autres agences du Pentagone, également intéressées aux technologies spatiales. Là aussi, les mécanismes adaptatifs des années 90 ont rendu le processus inéluctable : la mise en commun d’infrastructures de lancement,… (dans une optique d’économies d’échelles), et l’approche systémique du développement de technologies. Les projets liés aux systèmes antimissiles étaient en effet perçus comme indispensables par de nombreux milieux au sein du département de la Défense, d’autant que, à part le programme de la navette spatiale, qui se réduira lui aussi à l’avenir, il n’existait plus (en tout cas jusqu’aux récentes révélations des programmes du NRO-cf. ci-contre) d’autre grand projet spatial. Comme le note un document du Pentagone, « quand des programmes majeurs comme la défense antimissiles subventionnent une expérimentation, l’espoir de charges utiles pouvant se placer sur la ligne des ‘auto-stoppeurs’ s’accroît de manière significative parce que le coût du lancement sera supporté par un autre programme » [22].

Un « levier » à effets multiples

Contribuant à l’intégration de secteurs civils et militaires, le phénomène systémique du bouclier antimissiles ne se limite pas au seul « bond en avant  » interne. L’ « effet de levier » que constitue ce système d’armes est bien perçu par les marchés boursiers. Et ces milieux distinguent même ses dimensions politiques et diplomatiques. Ainsi, récemment un analyste financier chez Merrill Lynch, M. Byron K. Callan, admettant que les Etats-Unis ne sont plus menacés comme ils l’étaient durant la guerre froide, considérait que le bouclier antimissiles sera une « zone de recherche et développement majeure » capable de « délimiter » les menaces du futur [23]. En clair, le bouclier antimissiles créera les conditions objectives d’une nouvelle relance des commandes militaires. C’est que ces systèmes, présentés officiellement comme défensifs, auront pour effet de créer de nouveaux ennemis, en particulier la Chine. Dès lors, la question reste posée. L’intention exprimée par George W. Bush lui-même, de stopper le développement de l’un, voire deux, des chasseurs tactiques [24] en développement, dans une optique de rationalisation, sera-t-elle suivie d’effet ?

Surtout, les « effets pervers» du bouclier antimissiles affectent la scène politique et diplomatique mondiale. Soit on est pour, et on peut en ce cas nourrir l’espoir de bénéficier éventuellement de retombées technologiques (cf. l’attitude des Européens et notamment des Allemands qui collaborent, avec Rome et Washington, au système antimissile tactique Meads), soit on est contre et on court le risque de se voir « larguer » de toutes façons (dilemme de la Russie, traitée récemment de grand… « proliférateur actif » par certains responsables de l’administration Bush).

L’engrenage est d’ores et déjà entamé en particulier en Europe. Le recours à l’instrument militaire, ou plus précisément la valeur ajoutée émargeant au développement de technologies duales (civiles-militaires), semble également admise par les instances spatiales et de recherche européennes 25]. Les différents pays de l’Union européenne, isolément ou au sein de l’OTAN, sont par ailleurs bien plus impliqués [26] qu’il n’y paraît, dans le développement de systèmes antimissiles de théâtre (Theater Missile Defenses-TMD). Or le nouveau contexte suggéré par George W. Bush, induit l’intégration (Quid de leur autonomie ?) de tous les systèmes antimissiles dans un dispositif global (le « système de systèmes » ?)… Le même mécanisme, propulsant la zone Asie-Pacifique comme la prochaine « région chaude », accélère également un processus de militarisation du Japon, promu notamment par le nouveau Premier ministre nippon, M. Junichiro Koizumi [27].

Ensuite, le bouclier antimissiles entraînera également une recomposition stratégique s’écartant des « dilemmes paralysants » de la guerre froide. En effet, le fameux « potentiel égalisateur de l’atome » n’a jamais été digéré par la communauté stratégique américaine. Pour preuve, alors même que Washington signait, en 1972, le traité ABM, la « doctrine anti-forces » (1974) de James Schlesinger, déplaçait le ciblage nucléaire, des cités soviétiques (socle de la doctrine de « destruction mutuelle assurée ») vers les dépôts de missiles, usines et centres de commandement de l’adversaire. Dans ce contexte, le discours de George W. Bush qui renoue avec la notion de « contre-prolifération », ce qui implique des scénarios offensifs, est particulièrement éclairant.

Ceci étant dit, c’est bien à l’aune de la stratégie militaire qu’il convient d’envisager les éventuelles insuffisances techniques de la NMD mais aussi de certains systèmes à capacités plus limitées comme le THAAD (Theater High Altitude Area Defense). Si la perfection technologique des systèmes antimissiles peut être légitimement importante pour les physiciens, et sans doute aussi pour les contribuables qui vont devoir supporter financièrement son déploiement, elle l’est moins pour les « stratégistes » qui considèrent qu’avec certaines améliorations, le bouclier antibalistique est susceptible d’entraîner l’indécision auprès de l’adversaire potentiel. Ce dernier hésitera sans doute à lancer une salve de missiles nucléaires s’il n’est pas assuré que ceux-ci toucheront leurs cibles, alors même qu’il devra subir des représailles en retour.

Quoi qu’il en soit, à moins d’un mouvement de protestation de niveau mondial, y compris au sein des instances internationales, l’évolution semble inéluctable vers une intégration civile-militaire. En ce sens, la militarisation de l’espace ne peut être perçue que comme une retombée, un effet pervers, d’un processus global, bien plus dangereux, de militarisation de l’économie américaine et au-delà, mondiale.

La défense antimissiles ? Une véritable locomotive.

 


 [1] Sur l’alibi des prétendus « Etats voyous » (« Rogue States »), le lecteur intéressé trouvera une analyse dans : ROUBOS, Aris, Wautelet, Michel, National Missile Defense. Le retour de la guerre des étoiles et les enjeux stratégiques, « Les Rapports du GRIP » n° 2000/4, Bruxelles, juin 2000, pp. 22-29, 55-56.

 [2] CEBROWSKI, Arthur K. (Vice-amiral), Sea Change, inédit, janvier 1998. Cité par MURAWIEC, Laurent, La guerre au XXIè siècle, Ed. Odile Jacob, Paris, 2000, p. 108.

 [3] Le dernier plan à long terme, couvrant les années fiscales 1999 à 2007, révisé par l’administration Clinton, prévoyait un accroissement de 227 milliards de $.

 [4] JAFFE, Greg, Pentagon’s Draft Spending Plan Calls For a 42% Increase in Arms Budget, “The Wall Street Journal”, 01-05-2001.

 [5] JAFFE, Greg, ROGERS, David, Secretive Rumsfeld Faces Tough Sell On Proposal to Boost Defense Budget, “The Wall Street Journal”, 02-05-2001; RICHTER, Paul, Rumsfeld's Reformers Going Easy on Pentagon, “The Los Angeles Times”, 10-05-2001.

 [6] cf. CHESNAIS, François (ss la dir. de), Compétitivité internationale et dépenses militaires, CPE-Economica, Paris, 1990.

 [7] Interview à Jim Lehrer de la chaîne PBS (émission « Online Newshour »),  le 14-02-2001.

 [8] PAE, Peter, Region Still a Launch Point in Aircraft Design, “The Los Angeles Times”, 20-02-2001.

 [9] MORRING, Frank Jr., Launch Costs Keeping Space Industry Grounded, “Aviation Week and Space Technology”, 30-10-2000.

 [10] Ibid.

 [11] Cf. MURAWIEC, Laurent, op. cit.  p. 149.

 [12] Ibid.

 [13] A ce niveau, les événements s’accélèrent. La NASA vient de passer, le 17 mai dernier, des contrats d’un montant total de 767 millions de $, avec 22 entreprises et laboratoires universitaires, afin d’améliorer les technologies des lanceurs spatiaux. Cf. LEARY, Warren E., U.S. Awards $767 Million to Develop New Rockets, “The New York Times”, 18-05-2001.

[14] CHESNAIS, F., op. cit.

[15] News DARPA Researchers Work to Speed Up Internet, DoD Press Release, 30-08-2000.

[16] En ligne de mire de l’administration démocrate : le développement d’un réseau satellitaire européen (Galiléo) de géo-localisation.

[17] ALDRIDGE, Bob, NAVSTAR : GPS Satellite Navigation, PLRC Paper (980312A), 18-01-2001.

[18] GOODMAN, Peter S., Fight Over Spectrum Pits Unlikely Foes, “The Washington Post”, 29-03-2001.

[19] Ce cas de figure n’intègre pas les composantes antimissiles spatiales (laser basé dans l’espace) du système.

[20] Cf. The 2000 BMDO Technology Applications Report, Ballistic Missile Defense Organization, June 2000; cf. aussi un site développé par la BMDO et sur lequel l’organisation se targue d’avoir contribué au développement de quelque 140 technologies de pointe : http://www.bmdotechnology.net/index.asp

[21] JAFFE, Greg, Pentagon’s Draft Spending Plan Calls For a 42% Increase in Arms Budget, “The Wall Street Journal”, 01-05-2001.

[22] Space Technology Guide. FY 2000-01, Office of the Secretary of Defense, January 2001, p. 13-1.

[23] GILPIN, Kenneth N., Market Insight: A Wary Eye On the Future For Military Contractors, “The NewYork Times”, 18-02-2001.

[24] Le F-22 Raptor pour l’US Air Force, le F/A-18 E/F Super Hornet pour l’US Navy et le Joint Strike Fighter, devant équiper les deux armes précitées ainsi que des unités des Marines.

[25] TAVERNA, Michael A., European Union’s New Space Role Could Help Meet Military Goals, “Aviation Week and Space Technology”, 27-11-2000.

[26] BROEKER, Martin, SLIJPER, Frank, Theater Missile Defence in Europe: Process by Stealth, Peace Research Institute Frankfurt, Bulletin No 22, 2001.

[27] FRENCH, Howard W., Japan's Leader Seeks Constitutional Reforms, “The New York Times”, 14-05-2001.

 


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